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Yachts, hôtel et condo payés au fils Kadhafi

La firme québécoise SNC-Lavalin voulait aussi lui offrir un jet, selon le témoignage d’un ancien haut dirigeant

SNC-Lavalin avait prévu acheter un avion Challenger de Bombardier, semblable à celui-ci, pour corrompre un fils du dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Le pot-de-vin n’a finalement pas été versé.
Photo courtoisie, CCNMATTHEWS PHOTO, Bombardier Aerospace SNC-Lavalin avait prévu acheter un avion Challenger de Bombardier, semblable à celui-ci, pour corrompre un fils du dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Le pot-de-vin n’a finalement pas été versé.

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SNC-Lavalin prévoyait offrir un luxueux jet privé de Bombardier d’une valeur de 35 millions $ pour corrompre un fils du dictateur libyen Mouammar Kadhafi peu de temps avant l’éclatement du printemps arabe, selon un ancien haut cadre de l’entreprise.

Le grand patron de SNC-Lavalin à l’époque, Pierre Duhaime, avait même donné son feu vert à l’achat de ce pot-de-vin pour Saadi Kadhafi, un des fils du dictateur, selon un ex-haut dirigeant de l’entreprise, Riadh Ben Aïssa.

La firme d’ingénierie et de construction espérait ainsi remercier le fils du dictateur pour l’obtention du contrat de construction de l’aéroport de Benghazi, au nord-est de la Libye, a raconté Ben Aïssa dans un témoignage livré lors de l’enquête préliminaire de l’ancien contrôleur de SNC-Lavalin Stéphane Roy.

« Il [Saadi Kadhafi] voulait un Challenger, un avion de la compagnie Bombardier au Canada. [...] Ça coûtait à l’époque 35 M$ », a-t-il expliqué.

Pots-de-vin

Le témoignage de l’ex-grand patron de la division construction de SNC-Lavalin donne une idée de jusqu’où le géant canadien était prêt à aller pour corrompre le régime libyen.

Stéphane Roy a été accusé en 2014 d’avoir pris part au versement de pots-de-vin en Libye. Il a toutefois profité d’un arrêt des procédures pour délais déraisonnables en février (en vertu du fameux arrêt Jordan), et le témoignage de Ben Aïssa à l’enquête préliminaire de M. Roy peut donc maintenant être dévoilé.

Ben Aïssa a fait de son côté de la prison en Suisse en lien avec les pots-de-vin en Libye. Il a aussi été condamné au Québec pour corruption au Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

Procès criminel

« Il [Saadi Kadhafi] m’en a parlé directement. J’ai fait part [de] ça directement à Pierre Duhaime, qui était d’accord, et puis on attendait de voir à ce moment-là c’était quoi les modalités de paiement reliées à l’avion pour pouvoir s’accommoder et acheter l’avion », admet candidement Ben Aïssa dans son témoignage.

L’avion n’a finalement jamais été acheté et le projet d’aéroport, qui devait accueillir 5 millions de passagers par année, a été abandonné en 2011.

« Étant donné qu’il y a eu la guerre [le printemps arabe en Libye] et que les choses ont pris la tournure qu’elles ont eue, ça s’est arrêté là. »

Ni SNC-Lavalin ni Bombardier n’a voulu commenter ces allégations, après avoir été contactés par notre Bureau d’enquête.

Dans son témoignage, Ben Aïssa souligne à de multiples reprises que tous les paiements importants étaient approuvés au plus haut niveau de l’entreprise, autant à l’époque de Jacques Lamarre (1996 à 2009) que de Pierre Duhaime (2009 à 2012). Selon Ben Aïssa, SNC-Lavalin était à ce moment une « compagnie extrêmement centralisée ».

Ben Aïssa est un des témoins vedettes des procureurs fédéraux dans le procès criminel pour corruption qui s’annonce contre la multinationale montréalaise.

Ce sont ces accusations qui ont mené à une véritable tempête politique depuis le début février à Ottawa. L’ancienne ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, dit avoir subi des pressions inappropriées et soutenues de la part du premier ministre Justin Trudeau et de son entourage afin qu’elle aide SNC-Lavalin à éviter les tribunaux.

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De nombreux pots-de-vin

Le projet d’achat d’un jet s’ajoute à une longue liste de cadeaux présumément offerts par SNC-Lavalin à la famille Kadhafi.

CAVIAR ET SPECTACLE PRIVÉ DE 50 CENT

Lors du Festival du film de Toronto, en 2009, une cadre de SNC-Lavalin décide d’organiser une soirée privée visant à distraire le fils du dictateur.

Deux ex-hauts dirigeants de l’entreprise, Riadh Ben Aïssa et Stéphane Roy, prennent un avion privé de Montréal pour assister à la soirée.

Cette dernière se déroule sur un étage supérieur d’un hôtel de Toronto, selon Ben Aïssa. Il y avait des invités, le bureau de Toronto de SNC et des invités de Saadi Kadhafi, d’après Ben Aïssa.

Le chanteur 50 Cent donne une performance. Il y avait un service de traiteur. Selon le journal The Globe and Mail, du caviar a été servi.

« Il y avait des canapés, des serveurs, de l’alcool », se rappelle Ben Aïssa.

« Le bureau de Toronto a dû payer, et à ce moment-là, la division a dû rembourser », selon lui.

DEUX SOMPTUEUX YACHTS

Saadi Kadhafi s’est fait payer un yacht de 45 mètres de marque Palmer Johnson d’une valeur de 25 M d’euros (37,8 $ CAN), le Hokulani. Selon le témoignage de Riadh Ben Aïssa, c’est une société-écran offshore qu’il contrôlait et qui était liée par contrat avec SNC-Lavalin qui a effectué les paiements.

Selon des documents suisses cités par le Financial Post en 2015, ce fils de Mouammar Kadhafi a ensuite commandé un autre yacht, encore plus gros, de 63 mètres, dont les coûts devaient aussi être supportés par SNC-Lavalin.

VOYAGE TOUTES DÉPENSES PAYÉES À MONTRÉAL

À l’hiver 2008, Saadi Kadhafi débarque à Montréal. SNC-Lavalin déroule le tapis rouge pour accueillir ce VIP.

C’est au chic Sofitel, un hôtel cinq étoiles situé rue Sherbrooke, que Saadi Kadhafi séjourne. La firme loue pour le fils du dictateur la « suite exécutive » à 575 $ la nuit.

« C’était notre invité. On prenait en charge tous ses frais ici, au Canada », dit Riadh Ben Aïssa.

Il a ensuite été décidé d’imputer les frais au projet de Sarir en Libye.

« La philosophie de la compagnie est de tout faire passer sur les projets », affirme Ben Aïssa.

Le coût du voyage a été littéralement astronomique : 2 millions $ pour quelques mois de séjour.

UN CONDO MEUBLÉ ET DÉCORÉ À TORONTO

Au courant de sa visite au Canada, Saadi Kadhafi décide de faire l’achat d’un luxueux condo de 1,6 million $ à Toronto.

« Saadi voulait le meubler pour qu’il soit totalement fonctionnel. Il voulait qu’on paie les frais d’appartement de l’ameublement », a indiqué Ben Aïssa.

Le designer Harvey Wise a été embauché à cette fin.

Le coût de ses services ? La bagatelle somme de 150 000 $.

Ben Aïssa dit être allé voir l’ex-PDG de SNC Jacques Lamarre à ce sujet. « Il a vu ça d’un bon œil. C’était une façon de diminuer les frais de dépenses d’hôtel », a-t-il dit.

Les arriérés pour les frais de condo ont ensuite aussi été défrayés par SNC, selon le témoignage de Ben Aïssa.

DES ESCORTES ET DES DANSEUSES

SNC-Lavalin avait prévu acheter un avion Challenger de Bombardier, semblable à celui-ci, pour corrompre un fils du dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Le pot-de-vin n’a finalement pas été versé.
Photo Martin Chevalier

SNC-Lavalin a payé les coûts de soirées au bar de danseuses Wanda’s de Montréal et des frais de commandes d’escortes d’une firme de Vancouver, Carman Fox & Friends, selon le témoignage en cour d’un policier rapporté par La Presse. Ces « services d’accompagnement » pouvaient coûter entre 600 $ et 7500 $ par séance.

C’est la firme de sécurité Garda qui a assumé ces montants et a ensuite facturé SNC-Lavalin.