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Après des années de drogues, de prison et d’itinérance: chanceuse d’être encore en vie

« Moi qui ai nagé dans le mal de vivre presque toute ma vie, je peux affirmer maintenant que je suis heureuse. » – Cylvie Gingras
Photo Martin Alarie « Moi qui ai nagé dans le mal de vivre presque toute ma vie, je peux affirmer maintenant que je suis heureuse. » – Cylvie Gingras

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Le mot « résilience » semble avoir été inventé pour Cylvie Gingras. Ancienne itinérante, cette dame âgée de 62 ans a emprunté un parcours aux allures de long chemin de croix.

« Je repense à ce que j’ai traversé et je me dis que j’ai de la chance d’être encore en vie », confie celle qui a vécu sept ans dans la rue, en plus d’avoir connu la prison.

Attablée dans un restaurant du quartier Villeray, où elle a grandi, Cylvie Gingras s’exprime avec la profondeur de ceux qui ont beaucoup souffert. « Ma mère était schizophrène et nous a quittés quand j’avais 7 ans », révèle-t-elle en entrevue.

Après avoir vécu un temps avec sa tante Thérèse et son oncle Gérard, Cylvie s’est installée, avec sa sœur, son frère et son père chez sa grand-mère paternelle. « Mon père et ma grand-mère avaient ma sœur et mon frère comme chouchous, soutient-elle. Je me sentais rejetée et abandonnée. »

Pour « geler » sa souffrance, Cylvie a commencé à fumer du haschich dès l’âge de 11 ans.

Ce sentiment d’exclusion n’a pas empêché Cylvie Gingras de prendre soin d’une personne qui lui était chère, sa grand-mère, quand cette dernière a été frappée d’un cancer du côlon quelques années plus tard. Parallèlement à ses études en littérature à l’UQAM et son travail de nuit chez Desjardins, la jeune femme est restée à son chevet durant toute sa maladie.

« Je lui donnais sa morphine et je lui faisais fumer un joint de haschich pour calmer ses douleurs », raconte-t-elle.

Son décès a plongé Cylvie dans une profonde dépression. Elle avait alors 23 ans.

Spirale descendante

Après cette disparition, rien ne pouvait apaiser la souffrance de Cylvie. « Mon médicament, c’était la dope. J’ai eu le coup de foudre pour toutes les drogues que j’ai essayées. Ça m’a tuée, parce que je perdais intérêt dans tout », confesse celle qui a expérimenté la cocaïne, le crack et l’héroïne.

Cylvie a traîné sa douleur jusqu’à l’âge de 32 ans, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle trouve l’amour et décroche un bon emploi dans une compagnie d’assurances. La jeune femme espérait enfin goûter au bonheur.

« Ça n’a duré que quelques mois. J’ai perdu mon emploi, j’ai vécu une rupture et mon logement est passé au feu. C’était trop. »

Dans la rue

Cette série de malheurs a conduit Cylvie ­Gingras à la rue en juillet 1989.

« J’ai marché jusqu’au centre-ville, raconte-t-elle. Un itinérant qui s’appelait Julot m’a offert une tangerine. Quand je me suis présentée, il m’a dit que je serais désormais Curly en raison de mes cheveux bouclés. »

Julot l’a prise sous son aile en lui enseignant les règles non écrites du milieu.

Cylvie Gingras
Photo Martin Alarie
Cylvie Gingras

« Tu ne voles pas les autres itinérants. Si tu vends de la dope, tu ne vas pas sur le territoire d’un autre. Et si tu veux survivre, tu dois te trouver une clique. »

Curly a tenu le coup grâce à son allocation d’aide sociale et grâce au petit revenu qu’elle tirait en passant des circulaires en compagnie du Pic, un autre itinérant. Elle avait aussi ses petites combines.

« La nuit, Julot volait du cuivre sur un chantier et moi, je recelais ça à un ferrailleur de Montréal-Nord. »

Consommer encore plus

À cette époque, Curly gagnait 25 $ par jour, juste assez pour s’approvisionner en cocaïne, bière, tabac et nourriture. Quand il pleuvait, elle dormait dans le petit logis de Julot ou dans celui du Pic. Sinon, elle passait la nuit sur un banc de parc. Durant ses journées d’errance, Curly rêvait parfois de retrouver une vie stable.

« Je me levais en me disant que je me sentais prête pour trouver un job. Mais je ne faisais rien. J’étais trop intoxiquée. »

Sa situation a eu pour effet d’intensifier sa consommation de drogue et d’alcool. « Je n’étais pas une junkie quand je suis arrivée, précise-t-elle. Tu ne peux pas vivre dans la rue sans devenir toxicomane. »

Incidemment, Curly s’est mise à trafiquer des stupéfiants pour continuer à payer sa consommation.

Danger

Malgré son style de vie, Curly affirme avoir senti le danger de près une seule fois. « Y’en a un, complètement gelé, qui a essayé de m’étrangler avec un choker à chien. J’ai réussi à me déprendre et je lui ai sacré une volée. »

En août 1991, son oncle et sa tante l’ont convaincue de suivre une cure de désintoxication près de Québec. Quelques jours plus tard, elle était arrêtée, puis condamnée pour avoir endommagé les véhicules du directeur du centre avec qui elle avait eu une sérieuse prise de bec.

La prison

Son séjour à la prison d’Orsainville a eu l’effet d’une douche froide.

« C’était traumatisant, avoue Cylvie ­Gingras. J’étais parmi les criminelles endurcies. Heureusement, une détenue m’a prise sous son aile parce qu’elle me trouvait drôle. Y’avait rien de comique à Orsainville à part moi ! »

Ensuite, son avocat a obtenu son transfert à la prison de Tanguay, à Montréal, où elle a écoulé sa peine. Mais peu de temps après sa libération, on l’arrêtait de nouveau pour non-respect de condition.

Entre-temps, dans la rue, la situation dégénérait. Le speedball, un mélange de cocaïne et d’héroïne, avait emporté plusieurs amis itinérants de Cylvie.

En août 1996, après plusieurs séjours en prison, Curly a retrouvé définitivement sa liberté. C’était le moment de reprendre le droit chemin. Elle a alors contacté le propriétaire d’un studio sur ­Parthenais trouvé dans les petites annonces.

« Je lui ai expliqué que j’étais sans papier et sans argent. Il m’a dit qu’il avait déjà connu la misère et il m’a donné ma chance pour un mois. Finalement, j’y suis restée 15 ans. »

La fin de l’errance

En 1996, l’errance de Cylvie Gingras était derrière elle, mais elle devait encore vaincre ses dépendances. Elle a alors entamé une thérapie au terme de laquelle elle a reçu un diagnostic de trouble de bipolarité.

« J’avais enfin des réponses à mes problèmes, se rappelle-t-elle. À ­partir de ce moment-là, j’ai commencé à reprendre contrôle sur ma vie. »

Un suivi psychologique au centre ­Dollar Cormier étalé sur plusieurs années et la prise de médicaments ont contribué à diminuer sa consommation. Le fait d’avoir renoué avec sa famille l’a également aidée.

Retour au travail

Cylvie Gingras a trouvé du soutien au journal L’Itinéraire, où elle a travaillé pendant 20 ans à titre d’adjointe au rédacteur en chef. Ses études universitaires et son amour du français ont été mis à contribution.

« Le fait d’aider les autres dans leurs textes m’a beaucoup aidée à développer de l’empathie. J’ai retiré de cette expérience une grande confiance en moi. Ça m’a sauvé la vie. »

Mieux épaulée que jamais, Cylvie Gingras a délaissé les drogues les unes après les autres. « Depuis huit ans, les drogues ne sont plus un problème », affirme-t-elle avec fierté.

Dans le cas de l’alcool, ce fut un peu plus ardu, mais depuis neuf mois, elle est sobre, comme en témoigne le jeton des Alcooliques anonymes qu’elle garde précieusement dans sa poche. Prochaine étape : écraser pour de bon la cigarette.

Enfin heureuse

Après de (trop) nombreuses années de souffrance et d’errance, Cylvie est désormais en paix avec elle-même. Vivant de façon modeste avec son chat Sky dans un logement subventionné dans Ahuntsic, elle savoure une retraite pleinement méritée.

« Moi qui ai nagé dans le mal de vivre presque toute ma vie, je peux affirmer maintenant que je suis heureuse. »