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Donald Trump blanc comme neige?

Donald Trump blanc comme neige?
AFP

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Le rapport de l’enquête Mueller ne recommande pas de mises en accusation formelles contre le président, mais ce dernier est loin d’être exonéré. Plusieurs questions demeurent en suspens.

Ça y est. Robert Mueller a rendu son rapport et, selon les premières indications qu’on en a, il ne contient pas la bombe que plusieurs attendaient, espéraient ou craignaient. Pour l’essentiel, Mueller conclut qu’il ne dispose pas d’assez de preuves pour mettre formellement en accusation Donald Trump et son entourage immédiat en rapport avec le principal objet de son enquête, soit la possibilité qu’il y ait eu complot entre la campagne de Trump et des agents russes dans l’affaire du vol des courriels de la campagne Clinton et de l’opération de propagande en faveur de Trump orchestrée par des agents du régime de Vladimir Poutine. 

Est-ce que cela signifie que le mantra de Donald Trump, «No Collusion», a été démontré? Pas vraiment. Un nombre suffisant d’éléments de preuve ont filtré jusqu’au domaine public pour justifier de sérieux soupçons (notamment en rapport avec la fameuse rencontre de la Trump Tower en juin 2016 ), mais le procureur Mueller est un juriste réaliste. Non seulement était-il lié en partie par les directive du département de la Justice qui limitent le recours à des poursuites criminelles contre le président, mais il savait que le fardeau de la preuve pour une accusation de complot peut être assez lourd. On ne dispose donc pas d’assez de preuve pour en faire une accusation criminelle, mais il faut quand même être assez naïf pour croire que lors de ces multiples rencontres entre les agents de la Russie et les représentants de la campagne Trump, on s’est contenté de discuter de la pluie et du beau temps. 

En bref, le résumé de l’Attorney General William Barr est assez clair: Mueller ne dit pas qu’il n’y a pas eu de collusion, mais seulement qu’il n’y a pas suffisamment de preuves pour porter la cause devant les tribunaux. De là dire que Donald Trump est blanc comme neige, il y a un pas que bien des trumpistes n’hésitent pas à franchir, à tort.

Entraves à la justice?

Là où le résumé de William Barr est moins favorable au président, c’est dans le jugement qu’il porte au sujet de possibles accusations d’entraves à la justice. En bref, Barr rapporte que le procureur spécial disposait de plusieurs éléments de preuve qui pourraient mener à une poursuite pour entraves à la justice, mais qu’il laisse le soin à l’Attorney General de déterminer si ces entraves atteignent le seuil qui justifierait une poursuite au criminel. On est loin, très loin, de l’exonération totale proclamée par Trump. Pour citer Mueller tel que repris par Barr : «même si le rapport ne conclut pas que le président a commis un crime, il ne l’exonère pas.»

Il serait plutôt étonnant que William Barr, qui a été choisi par Donald Trump après qu’il ait exprimé en public de sérieuses réserves sur l’enquête Mueller, décide lui-même d’entamer des poursuites criminelles sur cet aspect du dossier, mais il en va tout autrement pour le Congrès, qui pourrait fort bien y trouver la base pour entamer un processus de destitution. La question principale à ce sujet est: William Barr acceptera-t-il de rendre le rapport disponible pour permettre au Congrès d’en venir là? Pour le moment, on est loin du compte. 

Même si la preuve contre Trump et ses associés en matière d’entraves à la justice est lourde, même si on ne se fie qu’aux éléments déjà publics, elle demeure largement circonstancielle et il en faudra beaucoup plus pour convaincre 20 sénateurs républicains de défier les menaces de représailles politiques de Donald Trump et de voter pour qu’il soit destitué. 

Blanc comme neige?

Bref, le jugement en cette matière reviendra vraisemblablement aux électeurs. Donald Trump continuera sans doute de marteler ad nauseam que, puisqu’on ne peut pas prouver qu’il a comploté avec les Russes, il est exonéré de tout blâme, mais les électeurs devront considérer l’ensemble de l’œuvre. On sait déjà que Trump est directement impliqué dans une fraude électorale qui a contribué à mener son ex-avocat en prison et des enquêtes se poursuivent sur une multitude d’autres fronts: fraude fiscale, blanchiment d’argent, utilisation frauduleuse de fonds destinés à sa fondation caritative, fausses déclarations à des compagnies d’assurance, fraude bancaire, allégations d’inconduites sexuelles, trafic d’influence, violation de la clause d’émoluments, manipulation de témoins, abus de fonds publics, utilisation non sécuritaire de modes de communication privés dans le cadre de ses fonctions, dévoilement de secrets à une puissance ennemie, sans compter les mensonges systématiques qu’il a commis pour se faire élire et qu’il continue à commettre quotidiennement.

On me dira que j’exagère, mais chacune de ces affaires est fondée sur des reportages étoffés ou des éléments de preuve crédibles. En fait, le risque réel est que l’abondance des scandales qui entourent Trump contribue à atténuer leur gravité aux yeux des fidèles du président, aux États-Unis comme partout ailleurs. Vous n’avez qu’à aller voir la section «commentaires» ci-dessous pour le constater...

Des questions pressantes

La première question sur le front politique est de savoir si les partisans républicains qui ne sont pas entièrement sous la coupe du leader de leur parti lui donneront le bénéfice du doute pour toutes ces affaires juste parce qu’on ne peut pas établir avec certitude qu’il a comploté avec un pays ennemi qui cherchait à l’aider à se faire élire. 

La deuxième question, plus urgente, est de savoir si les républicains du Sénat persisteront à bloquer l’accès du public à l’ensemble du rapport Mueller. C’est en tout cas ce que laisse entendre le leader de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, qui refuse de soutenir une résolution déjà votée par la Chambre des représentants pour exiger la publication intégrale des conclusions de l’enquête Mueller. Si le président est blanc comme neige et que le rapport Mueller l’exonère de tout blâme, pourquoi les républicains insisteraient-ils pour le garder dans un tiroir à l’abri des regards? 

Ce n’est pas tout. Pourquoi le président insistait-il tant pour ne pas se présenter en personne devant les procureurs de Mueller s’il n’a rien fait de mal? Pourquoi tous ces mensonges et toutes ces cachotteries autour des rencontres avec les agents russes? Est-ce que le public aura accès aux réponses écrites de Trump à l’interrogatoire de Mueller? Surtout, est-ce que le public prendra comme du comptant l’affirmation de Trump selon laquelle Mueller l’a totalement exonéré? 

J’en passe, et des meilleures. J’étais en pause pendant quelques derniers jours, alors j’ai un peu de rattrapage à faire, mais j’y reviendrai.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM . On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM