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Expropriations de Mirabel: douloureux souvenir après 50 ans

C’est le 28 mars 1969, un demi-siècle jour pour jour, que les agriculteurs de Mirabel apprenaient leur expropriation

Expropriations de Mirabel: douloureux souvenir après 50 ans

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MIRABEL | Des enfants d’expropriés de Mirabel exigent une fois pour toutes des excuses du Canada pour avoir « chamboulé leurs vies » 50 ans jour pour jour après que plusieurs parents aient appris qu’ils perdaient leur maison et leur gagne-pain.  

C’est le 28 mars 1969, donc il y a un demi-siècle aujourd’hui, que des citoyens de Mirabel et de 13 municipalités avoisinantes des Laurentides apprenaient, en lisant leur journal, que le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau les dépossédait de leurs terres pour construire un aéroport.  

Plusieurs d’entre eux ont ensuite tout perdu : maison, ferme, travail, souvenirs.  

« J’ai encore de la misère à me remémorer mon père lorsqu’il a appris qu’il était exproprié. C’était la première fois que je le voyais pleurer », se souvient Françoise Drapeau-Monette, qui avait la trentaine à l’époque. 

 

  

Des vies « chamboulées »  

« Ç’a chamboulé nos vies. On a dû déménager dans l’année. Papa était agriculteur, il devait se trouver une autre terre, mais Ottawa ne nous avait toujours pas donné l’argent pour en racheter une », se rappelle Ginette Jetté. Son père, Hervé Jetté, a réussi à racheter une terre près de Lachute, mais il était pris avec deux hypothèques.  

Ces enfants d’expropriés ont confié au Journal avoir mandaté l’avocate Denise Beaudoin pour demander au premier ministre Trudeau des excuses publiques pour ce que leurs familles ont vécu.  

Ils comparent cet épisode de leur vie, sans la violence extrême, à la déportation des Acadiens, qui ont été chassés de leurs terres et dont les maisons ont été brûlées.  

« C’est révoltant de voir le gouvernement mettre le feu à ta maison », confie Robert Huot, le fils d’un agriculteur exproprié. Rappelons que le gouvernement avait détruit de nombreuses habitations en les incendiant.  

Cette maison a été incendiée sous l’ordre du fédéral à l’époque.
Photo d’archives
Cette maison a été incendiée sous l’ordre du fédéral à l’époque.

« On n’oubliera jamais ces moments. Ça fait encore mal aujourd’hui quand on en parle », soupire M. Huot.  

Aéroport déchu  

Ottawa avait acheté 10 fois la superficie nécessaire à la réalisation de l’aéroport.  

Le fédéral a revendu des terres au milieu des années 1980 parce que le trafic aérien a été ralenti peu après son ouverture en raison du choc pétrolier des années 1970 et de la concurrence de l’aéroport Lester B. Pearson à Toronto.  

Des 97 000 acres que s’était appropriés le gouvernement, 80 000 ont été rétrocédés en 1985 et 11 000 autres en 2005.  

« C’était à la valeur du marché, moins 15 %. Il n’y a pas d’expropriés qui ont fait de bonnes affaires. Certains devaient se réendetter, alors qu’ils n’avaient plus d’hypothèque en 1969 », explique Marcel Denis, fils de Rodolphe Denis, qui a lui aussi été exproprié.  

« Ils ont rajouté l’insulte à l’injure quand ils ont donné le nom de Pierre Elliott Trudeau à l’aéroport de Dorval », estime M. Denis.   

► Une commémoration a lieu aujourd’hui à 14 h à la salle communautaire de Sainte-Scholastique, près de Mirabel, pour souligner le 50e anniversaire de l’expropriation. Un moment de silence sera tenu à la mémoire des expropriés qui sont décédés. Les cloches des églises de Mirabel sonneront pour souligner les efforts de tous ceux qui poursuivent le combat.  

«J’étais révolté contre le gouvernement»  

Robert Huot avait 13 ans lorsque son père Laurent a été exproprié de la ferme familiale par le gouvernement. Cet événement l’a marqué à vie.  

Robert Huot<br>
<i>Fils d’exproprié</i>
Photo courtoisie
Robert Huot
Fils d’exproprié

« Quand tu n’as même pas commencé ta vie d’adulte et que tu es révolté contre le gouvernement, ça fait dur. J’ai pris part à toutes les manifestations qui ont eu lieu après », raconte l’homme de 63 ans, qui habite Saint-Jérôme.  

« Partis en fumée »  

À cette époque, l’adolescent a vu le gouvernement mettre le feu à sa maison et aux granges pour les détruire.  

« Je ne l’ai jamais accepté. C’était notre maison d’enfance. Nos souvenirs partaient en fumée », dénonce-t-il.  

Laurent Huot était agriculteur. Il perdait donc aussi son travail. Il a cependant réussi à obtenir une concession du fédéral.  

« Ils ont accepté qu’on puisse travailler sur le chantier de l’aéroport. Nous avons été plus chanceux que d’autres à ce niveau », précise-t-il.  

Ce dernier explique qu’ils ont encore de la difficulté à en parler en famille.  

La famille Huot a tout de même pris part aux nombreuses manifestations qui ont eu lieu au fil des ans, en soutien aux autres expropriés qui n’ont pas eu cette chance.  

Consultations  

Questionné par Le Journal sur ce que compte faire le gouvernement pour indemniser les expropriés, le cabinet du ministre des Transports, Marc Garneau, a indiqué avoir rencontré les représentants des expropriés en août dernier.  

« Ils ont demandé de remettre aux expropriés les terrains du secteur non loué. Nous les avons entendus. Nous sommes présentement en train de faire les consultations qui s’imposent avec les divers intervenants et les communautés autochtones afin de compléter le processus », a indiqué Émilie Simard, directrice des communications du cabinet de M. Garneau.  

Les idées de grandeur de Trudeau  

Des acteurs politiques aujourd’hui décédés. Dans l’ordre, Jean Drapeau, maire de Montréal, Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada, Jean Marchand, ministre fédéral, et Robert Bourassa, premier ministre du Québec.
Photo d’archives
Des acteurs politiques aujourd’hui décédés. Dans l’ordre, Jean Drapeau, maire de Montréal, Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada, Jean Marchand, ministre fédéral, et Robert Bourassa, premier ministre du Québec.

► Ce que devait être Mirabel  

Le gouvernement fédéral voyait gros pour l’aéroport de Mirabel en 1969. On prévoyait la construction de six aérogares et de six pistes. Il devait permettre 240 000 arrivées et départs par année.  

Ottawa s’attendait à un achalandage de 10 millions de passagers en 1985 et de 40 millions de passagers en 2000.  

L’aéroport, qui a coûté 500 millions $, n’a jamais reçu plus de 2,5 millions de passagers par année.  

L’aéroport devait remplacer celui, plus vieux, de Dorval, situé dans l’ouest de Montréal, et recevoir tous les vols à terme.  

C’est en novembre 2004 qu’il a cessé de recevoir des passagers.  

► Ce qui a causé sa chute   

  •  Le choc pétrolier des années 1970.  
  •  La concurrence avec l’aéroport Lester B. Pearson de Toronto.  
  •  Le déclin économique de Montréal à la fin des années 1970 et pendant les années 1980.  
  •  Les autoroutes 13 et 50 qui n’ont jamais été parachevées.  
  •  Le lien ferroviaire entre Montréal et l’aéroport de Mirabel qui n’a jamais été réalisé.  
  •  Un lobby actif et puissant qui voulait garder un aéroport près du centre-ville de Montréal.     

Des agriculteurs à loyer  

Sylvain Éthier devant la maison de son père Réjean.
Photo Stéphane Sinclair
Sylvain Éthier devant la maison de son père Réjean.

Certains propriétaires terriens ont été plus chanceux que d’autres lors des expropriations de 1969, dont la famille de Sylvain Éthier. Son père agriculteur, Réjean Éthier, habitait à Saint-Benoît, à un peu moins d’une dizaine de kilomètres de l’aéroport. Ils ont pu conserver leur maison, mais en location.  

« Ce n’était pas si simple, on ne pouvait pas faire ce qu’on voulait », déplore l’homme de 58 ans. Comme leur grange se désagrégeait d’année en année, ils ont voulu la rénover, mais le gouvernement a refusé.  

« On devait abriter des bottes de foin pour nourrir le bétail et y abriter notre équipement », explique celui qui réside aujourd’hui à Mirabel.  

Ce n’est qu’en 1985 qu’ils ont pu racheter leur terre et construire leur garage, qui était pourtant essentiel pour leur production agricole.  

M. Éthier souhaite aussi des excuses d’Ottawa.  

Il ne comprend toujours pas en 2019 pourquoi le gouvernement de l’époque avait acheté des terres sur une aussi grande superficie.   

Vendre à perte  

Des expropriés étaient venus avec leurs animaux au palais de justice de Saint-Jérôme.
Photo d’archives
Des expropriés étaient venus avec leurs animaux au palais de justice de Saint-Jérôme.

Le nombre d’expropriés était si grand que la plupart d’entre eux ont dû vendre leurs bêtes et leurs équipements à perte.  

« Tu dois quitter ta terre, tu perds ton travail et tu dois tout vendre ce qu’il y a dessus. Quand les agriculteurs sont arrivés avec un surplus de tracteurs et de vaches à l’encan, les prix se sont effondrés », déplore Marcel Denis, qui habitait chez son père quand celui-ci a été exproprié.  

L’homme de 69 ans s’implique dans le dossier depuis de nombreuses années. Il estime que le fédéral doit non seulement s’excuser, mais dédommager les familles d’expropriés.  

Il précise que le fédéral payait pour une terre, mais pas pour toutes les autres pertes. Et elles sont nombreuses selon lui.  

« Cela a brisé des vies et des familles, et y’a eu des suicides », dénonce-t-il.  

Il se bat aussi pour que les 850 derniers acres qui appartiennent toujours au gouvernement soient rétrocédés aux familles des expropriés. « Le dossier est loin d’être réglé », conclut-il.