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Il est grand le mystère de la laïcité en éducation

Il est grand le mystère de la laïcité en éducation
Photo Simon Clark

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« Le projet de loi 21 indique que la laïcité de l’État repose sur quatre principes, soit la séparation de l’État et des religions, la neutralité religieuse de l’État, l’égalité de tous les citoyens et citoyennes ainsi que la liberté de conscience et la liberté de religion. »  

Selon le gouvernement, « la pièce législative est une initiative rassembleuse, raisonnée et raisonnable. »    

Une initiative rassembleuse ? Pas certain.     

Comme l’affirme mon collègue Réjean Parent, « pour la plupart des partisans d’une laïcité affirmée de l’État et de la neutralité de ses représentants, le projet de loi constitue un grand pas dans la bonne direction malgré ses incohérences. Pour les tenants d’une laïcité ouverte incarnée exclusivement par les institutions sans restriction pour les personnels du secteur public de pouvoir refléter leur appartenance religieuse, le projet de loi s’avère une calamité. »    

Une initiative raisonnée et raisonnable ?     

En éducation, certainement pas ! La position du gouvernement est tout simplement incohérente. Une situation fort gênante, impossible à défendre pour l’amateur d’un raisonnement logique.    

Mais bon, « travaillons sans raisonner, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »     

Devrais-je remercier la CAQ ?    

Difficile à suivre  

Il est grand le mystère de la laïcité en éducation :     

- Incohérence 1 : pas question d’étendre l’interdiction des signes religieux aux éducatrices en service de garde, que ce soit dans les écoles ou dans les CPE, puisque ce service n’est pas obligatoire.    

- Incohérence 2 : l'application est variable selon le type de personnel. Par exemple, les professionnels n'auraient pas à s'y soumettre, contrairement aux membres de la direction et aux enseignants. « Comment, au nom de la laïcité et de la protection de la jeunesse, peut-on interdire le port de tels signes aux enseignants et le laisser à tous les autres membres du personnel d'une école ? »    

- Incohérence 3 : au Québec, il est d’usage courant d’utiliser l’expression « école privée » afin de désigner des écoles financées en grande partie (au moins 60 %) par le gouvernement. Pourquoi exclure les écoles presque publiques du projet de loi ?    

Les zouaves pontificaux  

Vous savez ce qu’est un zouave pontifical ? Il s’agit d’un soldat d’un corps d’infanterie constitué en 1860 par des volontaires, à la demande du pape Pie IX, pour la défense des États pontificaux.     

Je trouve qu’il existe une analogie intéressante entre les zouaves pontificaux et le gouvernement actuel. Le pape Pie IX a cédé sa place au premier ministre François 1er. Afin de défendre l’État, quelques soldats à la langue bien pendue forment le corps des zouaves.     

Imaginons, un bref instant, que je sois l’ennemi du bien :     

François 1er : « Si (une) personne pense que (l’éducatrice a une influence sur son enfant), elle pourra changer son enfant d’endroit. »    

- Ah ? Et si un parent trouve qu’un enseignant laïque a une influence sur son enfant, est-ce qu’il pourra envoyer son enfant dans une école presque publique confessionnelle ? L’État fournit la subvention ? J’adore la théorie du libre choix. Surtout à 5000 $/année.    

François 1er : « On sait que dans les écoles privées, il y a une contribution des parents (...) Ce n’est pas notre intention d’inclure les écoles privées. On a délimité un carré de sable. Est-ce qu’on aurait dû les inclure, c’est discutable, mais on a fait le choix de ne pas les inclure. »     

- Ah ? Et pourquoi faire ce choix s’il est discutable ?    

Soldat Roberge (à la rescousse, dans toute sa candeur) : « Des parents choisissent d'envoyer leurs enfants à l'école privée subventionnée au passé confessionnel pour les exposer à des valeurs religieuses. »     

- Ah ? Et votre beau principe de la séparation de l’État et des religions ? Et celui de la neutralité religieuse de l’État ?    

Soldat Roberge (déterminé) : « Chaque fois que je vais avoir à prendre une décision en quatre ans, il n’y a aucun groupe de pression qui va m’empêcher de donner les meilleurs services aux élèves. »    

- Ah ? Puis-je reformuler afin de vérifier mon niveau de compréhension ? Les parents qui ont les moyens de payer pourront envoyer leurs enfants dans une école confessionnelle presque publique afin de les exposer à des valeurs religieuses. Après le système d'éducation à deux vitesses, il est maintenant le temps de rendre service aux élèves en introduisant le système de laïcité à deux vitesses.    

Néanmoins, je suis fort heureux de savoir que le soldat Roberge ne cède à aucune pression. En passant, vous avez déjà lu l’article La popularité des écoles catholiques explose ? Il s’appuie sur un rapport du ministère de l’Éducation sur les écoles confessionnelles. Voici quelques chiffres intéressants :        

  • Il y a davantage d’écoles non confessionnelles que d’écoles de tradition religieuse qui ne sont pas financées publiquement (p.26)    
  • Les écoles se rattachant à une religion accueillent 89 532 élèves, soit 71 % des élèves du réseau privé (p.12) ;    
  • Les écoles catholiques sont fréquentées par 76 877 élèves, soit 85,9 % du réseau privé confessionnel et 60,9 % du réseau privé (p.12) ;    
  • Les effectifs totaux des écoles des minorités religieuses (12 655 élèves) sont inférieurs à la seule augmentation des effectifs des écoles catholiques (15 366 élèves) au cours des années 1998-1999 à 2010-2011 (p.14)        

Ça ne vous donne pas le goût de chanter Gloire à toi, école presque publique catholique ?    

Soldat Jolin-Barrette (presque fâché) : « La laïcité de l’État, il n’y a pas d’accommodement pour ça.»     

- Ah ? Et je fais quoi s’il y a un problème ?    

Soldat Guilbault (pragmatique) : « La loi, c’est la loi. (Si les autorités compétentes refusent d’appliquer la future loi sur la laïcité), les gens vont aviser les services policiers, c’est comme l’application de n’importe quelle loi.»    

- Ok ! Merci du conseil.    

Je prends le téléphone. Je compose le 911.     

- Bonjour, je désire faire une dénonciation anonyme. Je m’appelle le Capitaine Haddock... Il y a une bande de zouaves interplanétaires qui ne respectent pas les principes de leur propre loi sur la laïcité de l’État.    

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À lire :     

La « catho-laïcité » de la CAQ, Steve E. Fortin    

Laïcité en éducation : d’une incohérence à l’autre, Le prof masqué    

Laïcité à géométrie variable à l’école, Brigitte Breton    

Une laïcité à cohérence variable, Michel C. Auger