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Laïcs contre islamistes en Turquie

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Dimanche dernier, les élections municipales en Turquie ont révélé une surprise de taille. Elles ont été gagnées par une coalition laïque dans les grandes villes, contre la coalition islamiste du président Recep Tayyip Erdogan.

Un recomptage est en cours. Peu importe les résultats de ce recomptage, Erdogan vient de perdre l’image d’invincibilité qu’il aimait projeter. Désormais, les forces laïques de la Turquie peuvent espérer renverser les forces islamistes. Mais une victoire des forces laïques demeure incertaine.

1• Comment les islamistes ont-ils pris le pouvoir ?

Les islamistes sont arrivés au pouvoir en 2002. Ils étaient rassemblés dans un nouveau parti, le Parti de la justice et du développement (AKP). Avec 34 % des votes, ils ont gagné la majorité des sièges au Parlement. Au début, les islamistes étaient accommodants. Mais leurs revendications sont rapidement devenues plus dures. Par exemple, en 2008, ils ont autorisé le port du voile à l’université et au Parlement, ce qui était auparavant interdit. Plus de 100 000 opposants sont alors descendus dans les rues. Par la suite, les islamistes ont invoqué toutes sortes de complots imaginaires pour faire arrêter de très nombreuses personnalités qui s’opposaient à eux. Ces arrestations ont culminé en 2016, à l’occasion d’un coup d’État raté. Ce coup d’État pourrait très bien avoir été organisé par Erdogan lui-même, pour justifier ensuite la purge de ses opposants dans l’armée, la police, l’appareil de justice, les médias et les universités.

2• Pourquoi Erdogan et sa coalition sont-ils en difficulté ?

La forte inflation et le chômage élevé expliquent en partie la défaite électorale. Plus profondément, la coalition laïque qui a gagné le pouvoir dans les grandes villes regroupe les anciennes élites économiques et politiques turques qui sont inquiètes de la dérive religieuse et antidémocratique de la Turquie. Selon Erdogan, « la démocratie est un tramway dont il faut savoir descendre une fois arrivé à destination ». Cette destination est pour lui un pouvoir dictatorial et islamiste. La coalition d’Erdogan a perdu les grandes villes, mais à l’échelle nationale, elle récolte encore 51,6 % des voix.

3• Pourquoi cette défaite pourrait-elle changer la donne ?

L’affaiblissement d’Erdogan risque de l’inciter à élargir sa coalition. Il ne peut puiser que dans deux bassins : celui des ultra-nationalistes et celui des religieux proches de Fethullah Güllen, en exil aux États-Unis, et accusé d’avoir fomenté le supposé coup d’État de 2016. Or, Güllen reproche à Erdogan sa corruption et son rapprochement avec l’Iran. Quant aux ultra-nationalistes, ils rêvent d’une grande Turquie conquérante et anti-kurdes. Mais si Erdogan avance trop dans une de ces directions, il risque de s’aliéner une partie de son électorat modéré.

4• Quelle est la position des alliés de la Turquie dans l’OTAN ?

Les membres de l’OTAN n’aiment ni la dérive autoritaire islamique de la Turquie ni ses menaces d’une attaque contre les zones syriennes contrôlées par les Kurdes. Mais la Turquie demeure la colonne vertébrale de l’OTAN dans la région. Par ailleurs, les Turcs et les autres membres de l’OTAN ont beaucoup à perdre commercialement d’une sortie éventuelle de la Turquie de l’alliance. La preuve en est que malgré l’achat par les Turcs de missiles russes S-400, les États-Unis espèrent quand même compléter la vente d’avions F-35 à l’armée turque...

5• Qu’en pensent les Russes ?

Les Russes sont ravis. Au minimum, l’incertitude en Turquie pourrait paralyser en partie l’OTAN, où les décisions sont prises par consensus. Au mieux, la Turquie pourrait quitter l’OTAN.