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Une patiente et son docteur unis par la musique

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Photo Agence QMI, Joël Lemay La violoniste Anne Robert et le Dr Alain Gagnon, au Conservatoire de musique de Montréal.

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Des épreuves difficiles surgissent parfois des amitiés insolites. C’est le cas d’Anne Robert, violoniste de carrière, qui a courageusement décidé de subir une opération pour prévenir un nouveau cancer du sein. Le hasard a voulu que sa reconstruction mammaire soit confiée au Dr Alain Gagnon, un chirurgien aussi habile au piano qu’avec un bistouri. Devenus complices, ils jouent désormais pour appuyer la prévention.

« On ne choisit pas les épreuves, mais on décide comment y faire face, lance la dynamique musicienne de 60 ans. J’ai décidé de faire de mon histoire quelque chose de lumineux. »

Dotée d’un grand talent, Anne Robert peut dire qu’elle est une femme déterminée. Son travail acharné l’a amenée à être premier violon de l’OSM pendant 12 ans. Régulièrement invitée à se produire à l’international, elle a enregistré une quarantaine de disques. Sur le plan personnel, elle partage sa vie avec l’organiste Jacques Boucher, avec qui elle a eu une fille, Odile.

En apprenant qu’elle souffrait d’un cancer du sein en juillet 2009, sa première réaction fut de s’occuper immédiatement de sa maladie. « J’étais en mode action et je faisais un suivi serré de mon dossier. » Un mois plus tard, elle subissait une mastectomie partielle au sein gauche, suivie d’un traitement de radiothérapie de six semaines. Son père ayant déjà souffert du même cancer, Anne a participé à un protocole de recherche sur le rôle de l’hérédité dans l’apparition de certaines maladies en donnant un échantillon de sang. Après quoi, elle a repris sa vie normale en espérant que le pire soit derrière elle.

Une sombre nouvelle

En mai 2010, le résultat de son test a toutefois révélé qu’une mutation génétique était en cause dans sa maladie. Les risques de développer un autre cancer du sein étaient de 86 %. La mutation pouvait aussi causer un cancer des ovaires, plus difficile à détecter. « Soit je faisais l’ablation préventive des seins et des ovaires, soit j’effectuais un suivi médical tous les six mois en vivant dans l’angoisse. »

Si d’un point de vue biologique, elle n’avait plus besoin d’ovaires ni de poitrine, les répercussions que pourrait entraîner l’ablation de ses seins sur son bien-être psychologique la préoccupaient grandement. Son chirurgien-oncologue lui a présenté les différentes options au cas où elle désirerait une reconstruction mammaire. « On m’a parlé d’un jeune médecin pionnier au pays d’une technique de reconstruction utilisant les tissus du corps. J’ai demandé à le rencontrer. »

Heureux hasard

Ce médecin était Alain Gagnon. « C’était une journée de routine en consultation externe. Je passais d’une cabine à l’autre pour rencontrer des patients. En ouvrant la porte, j’ai remarqué une femme qui étudiait une partition de musique. Ça m’a fait sursauter ! J’ai déduit que j’avais affaire à une musicienne professionnelle. On a parlé de musique et le courant a passé tout de suite. »

Anne a compris qu’elle serait entre de bonnes mains : non seulement le chirurgien dégageait beaucoup d’empathie, mais il était aussi pianiste ! « J’étais sur le point de terminer un baccalauréat en musique, mais j’étais partagé avec mon autre passion pour les sciences. J’ai décidé de devenir médecin en me disant que je pourrais continuer de jouer à temps perdu », raconte l’homme de 49 ans, dont les études musicales lui ont permis d’acquérir la concentration et la dextérité nécessaires à sa profession.

La glace brisée, l’objet de la conversation est revenu à son but. Le Dr Gagnon a expliqué à Anne ce qu’était la reconstruction par lambeau DIEP (deep inferior epigastric perforation). Cette technique consiste à prélever de la chair de l’abdomen et à lui donner la forme de glandes mammaires. Même si l’opération est très bien contrôlée, les risques de complications ou d’échec sont réels, car le lambeau peut mourir. « L’opération est très délicate puisqu’il faut effectuer des points de suture sept fois plus petits qu’un cheveu pour rebrancher les vaisseaux sanguins du lambeau », résume le chirurgien.

Opérer ou non ?

Ce n’est qu’après cette rencontre que la violoniste a vraiment saisi l’ampleur de ce qui lui arrivait. « J’ai été prise d’un grand vertige. La mutation génétique avait été jusque-là une chose abstraite, mais là je ne pouvais plus jouer à l’autruche. En même temps, ça me semblait contre nature de me faire ôter des parties du corps qui n’étaient pas malades. »

La question d’une opération préventive a obsédé Anne pendant des mois, une période de cruelles réflexions pendant laquelle elle a cherché une réponse à ce choix déchirant. La méditation et la visualisation lui ont été d’un grand secours.

« J’ai dû me poser les vraies questions. C’est quoi la vie ? Quel est mon but sur Terre ? Puis-je l’accomplir avec cette angoisse constante ? Puis, je me suis réveillée un matin et mon choix était fait. J’allais faire la chirurgie prophylactique et la reconstruction mammaire au cours d’une même opération. Ma petite voix avait parlé. »

Quant à son entourage, au début très divisé sur la question, il s’est rangé derrière elle lorsqu’elle a pris sa décision.

Le 3 décembre 2010, Anne entrait dans le bloc opératoire à l’hôpital Notre-Dame du CHUM. L’opération, qui a nécessité 17 heures pour la patiente, dont 12 heures uniquement pour la reconstruction mammaire, fût couronnée de succès. « À mon réveil, la douleur physique était intense, mais l’angoisse s’était dissipée. Je savais que j’avais pris la bonne décision. »

Un duo improbable

L’idée de jouer avec Alain Gagnon a germé dans l’esprit d’Anne Robert quelques semaines avant l’opération. « J’ai spontanément proposé Le Printemps de Beethoven, qui représentait la renaissance qu’elle allait vivre après cette épreuve », se souvient le chirurgien.

Lorsqu’Anne eut suffisamment récupéré, Alain l’a invitée chez lui, avec son conjoint Jacques. Rapidement, la violoniste et son chirurgien se sont découvert une grande connivence musicale. « On s’est trouvé tout de suite, sans même se parler », relate-t-il. Pour sa part, Anne éprouvait l’agréable surprise de jouer avec un pianiste d’une grande sensibilité.

Ravis de cette expérience, tous deux ont réalisé qu’ils souhaitaient en faire plus pour la prévention et le traitement des cancers à caractère génétique. « Je lui ai proposé d’enregistrer un disque, dont les profits iraient à la fondation du CHUM pour cette cause », explique Anne.

En parallèle au projet de disque, paru en 2012, le tandem a donné un premier concert-bénéfice, sept mois jour pour jour après l’opération, dans une église de Saint-Bruno. Alain jouait devant un public pour la première fois depuis 20 ans. « Longtemps, je me suis demandé pourquoi j’ai fait tant d’années de pianiste pour devenir médecin. C’était resté en plan. C’est là que j’ai réalisé que tout ce qu’on a fait dans la vie nous rattrape. En jouant avec Anne, la boucle était bouclée. »

Pour sa part, Anne sentait que cette expérience l’avait fait grandir en tant qu’individu. « Je suis plus sereine et plus en paix avec moi-même. C’est maintenant que je réalise que chaque moment de la vie est important. »

Ceux qui sont devenus de bons amis ont multiplié les projets caritatifs, dont la publication d’un livre et la tenue de conférences. Ils remonteront sur scène ce printemps pour une série de récitals. Chaque morceau représentera une émotion liée à l’histoire d’Anne. « Notre but est de faire rayonner un message de beauté et d’espoir, conclut la musicienne. Tous peuvent se faire siennes les émotions que nous allons jouer et peuvent les rattacher à leur propre histoire. Après tout, la musique est un langage universel. »