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Temps supplémentaire obligatoire: des infirmières sont prisonnières à l’hôpital

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Photo Adobe Stock Un « recueil noir » de 500 témoignages d’infirmières et infirmières auxiliaires montre à quel point les heures supplémentaires obligatoires génèrent du stress et de la pression. 

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Des centaines d’infirmières dénoncent les heures supplémentaires obligatoires qui les gardent en « otage » à l’hôpital et qui poussent plusieurs jeunes professionnelles à vouloir quitter la profession.

« Nous avons peur d’être séquestrées chaque fois que nous mettons le pied dans l’hôpital. Ce n’est pas censé être une prison ! »

Ce témoignage est tiré du « recueil noir », un cahier dans lequel 500 infirmières de Lanaudière dénoncent le temps supplémentaire obligatoire (TSO) et dont Le Journal a obtenu une copie en exclusivité.

Premier constat : les infirmières vivent au quotidien le stress du TSO, et plusieurs se considèrent comme « prisonnières » de l’hôpital ou du CHSLD où elles travaillent. Les témoignages de désespoir et d’écœurement se succèdent.

En janvier, la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) de Lanaudière a demandé aux infirmières de témoigner des impacts du TSO sur leur vie professionnelle et personnelle.

À boutte

« Les filles sont à “boutte” », avoue Stéphane Cormier, président du syndicat local. Elles pleurent parce qu’elles ne veulent pas rester, on les menace. [...] C’est de la violence organisationnelle. »

Selon la FIQ, 90 % des professionnels en soins sont des femmes, et 50 % sont monoparentales.

M. Cormier compare le TSO au supplice de la goutte. Tout le long de son quart, l’infirmière se demande si elle pourra partir. Souvent, on lui annonce avant son départ qu’elle doit travailler un autre huit heures. Elle doit vite trouver quelqu’un pour s’occuper des enfants ou annuler des projets personnels.

À noter que l’infirmière ne peut pas quitter son poste s’il n’y a personne pour la remplacer, et demeure responsable légalement de ses patients.

Pour dénoncer la situation, les 76 000 infirmières et infirmières auxiliaires de la FIQ ont annoncé qu’elles refuseraient de faire du TSO aujourd’hui, partout au Québec.

« Ça prend un électrochoc », dit Nancy Bédard, présidente de la FIQ.

Engagements clairs

En réaction, le Tribunal administratif du travail a ordonné vendredi aux infirmières d’accepter toute demande de TSO lors de situations urgentes et exceptionnelles.

« Pour nous, c’est une victoire. [...] Une situation urgente et exceptionnelle n’est pas connue d’avance », réagit Mme Bédard, qui assure que le jugement professionnel sera de mise aujourd’hui.

La FIQ réclame un plan d’action clair de la ministre de la Santé, qui s’était engagée à mettre fin au TSO en campagne électorale.

Selon la FIQ, le TSO s’est installé au début des années 2000, mais est devenu un « mode de gestion » chronique depuis 10 ans. Ainsi, la pénurie d’infirmières est difficile à quantifier à cause d’un problème de gestion des ressources humaines, dit Mme Bédard.

« S’il ne se passe rien, il y aura d’autres événements », promet Mme Bédard. On n’arrêtera pas tant qu’ils n’auront pas compris. »

 

Extraits du « recueil noir »

Le Journal a parcouru les 500 témoignages des infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes de Lanaudière sur les heures supplémentaires obligatoires. Par peur de représailles, elles témoignent anonymement. Voici des extraits :

Des Infirmières exténuées

« Ce que le TSO [temps supplémentaire obligatoire] apporte à ma vie ? La fatigue, l’irritabilité, le stress. Lorsque j’arrive chez moi le soir après avoir fait un TSO, ça me prend au moins une journée avant de m’en remettre ! Et je n’ai que 23 ans. »

« Le TSO est inhumain. Il fait des ravages sur la qualité des soins. »

« Trente-cinq heures sans dormir, ça ne fait pas du personnel compétent, mais nous savons qu’en cas d’erreur, ce sera la faute de l’infirmière. »

« Je vois dans les corridors du personnel soignant exténué et en larmes qui tente de garder le sourire malgré cette réalité pitoyable. »

« C’est irritant et dangereux, car lorsque je retourne chez moi en voiture, après un TSO, mes facultés sont affaiblies et le risque d’accident pour moi et les autres est augmenté. »

« Trouvez-vous cela humain de forcer quelqu’un à travailler 16 heures d’affilée et de n’avoir qu’à peine 8 heures avant son prochain chiffre ? Pas 8 heures de sommeil, 8 heures pour retourner à votre domicile, aller vous laver, manger et dormir, puis revenir à votre poste. » 

La peur du TSO

« Tous les jours, je m’en vais au travail avec l’impression d’avoir une épée de Damoclès qui pend au-dessus de ma tête. Vais-je encore rester cette nuit ? Je sais quand mon quart de travail commence. Mais je ne sais jamais quand il va se terminer. »

« On est prisonnières de notre travail. Il faut que ça cesse ! »

« Si je pars, je suis coupable. SI je reste, je suis dangereuse. [...] Je ne suis qu’un pantin qui comble un trou dans un horaire. »

« En résumé, le TSO pourrit ma vie. C’est une pression impossible à endurer, je me demande tous les jours si je vais venir travailler parce que je suis déjà épuisée et je ne veux pas rester en TSO. J’ai peur pour mon permis de travail, j’ai peur pour les patients et mes collègues de travail. »

Menaces du patron

« On utilise notre dévouement envers nos patients pour nous menacer, on utilise des avertissements, des suspensions, de fausses promesses et toutes sortes de moyens pour qu’on reste. [...] J’ai vu des filles pleurer. »

« Je me suis fait répondre par la commis aux horaires qu’elle n’en avait rien à faire de notre vie privée et qu’elle devait boucher des trous à l’horaire. Mais dans quel genre d’environnement je travaille ? »

La vie familiale fout le camp

« Nous ne demandons pas la lune, seulement de rentrer chez nous le soir. Il n’est pas normal de mettre mère, belle-mère, voisin, etc., en attente de savoir si peux rentrer chez nous le soir. »

« Aujourd’hui, je suis enceinte. Pas de TSO pour moi. À mon retour (de maternité), je serai la première sur la liste. Avec un enfant d’un an à la maison. »

« Je suis monoparentale et mon ex me menace de demander la garde permanente à cause de mon travail vu que je ne peux pas toujours respecter mon horaire de garde partagée. J’ai des migraines et un stress permanent. »

Quitter la profession

« Combien de fois m’arrive-t-il de me dire que de travailler au dépanneur du coin me semble plus intéressant ? »

« J’ai travaillé en usine longtemps, au salaire minimum, et mes conditions de travail étaient nettement supérieures. »

« Cela fait six mois que je suis infirmière et je me suis déjà dit une bonne dizaine de fois : Pourquoi je suis devenue infirmière ? Pourquoi j’ai fait ce choix ? Faut être malade ! Ce n’est pas normal ! »

 

Heures supplémentaires payées aux infirmières*

Total : +31 % sur 5 ans

  • 2017-2018 : 270 216 095 $
  • 2016-2017 : 222 022 590 $
  • 2015-2016 : 195 420 885 $
  • 2014-2015 : 203 515 426 $
  • 2013-2014 : 206 515 784 $

Source : MSSS (infirmières et infirmières auxiliaires)

*Le ministère ne compile pas les heures supplémentaires obligatoires.