/news/currentevents
Navigation

Devenu femme, un tueur veut changer de prison

Détenue au centre de Donnacona, elle souhaite être transférée dans un établissement pour femmes

Coup d'oeil sur cet article

Un meurtrier ayant passé une douzaine d’années en cavale s’est engagé dans un bras de fer juridique avec les services correctionnels pour être transféré dans un pénitencier mieux adapté à ses besoins, depuis qu’il est devenu une femme. 

John Boulachanis est officiellement devenu Jamie Boulachanis il y a six mois. 

Même si la tueuse de 45 ans a encore les attributs physiques d’un homme, elle est désormais considérée comme une femme aux yeux du Directeur de l’état civil. 

Elle a entamé la prise d’hormones féminisantes en janvier dernier et commence à voir des changements sur son corps, tels que la croissance de ses seins et la diminution de ses érections. 

Mme Boulachanis est incarcérée depuis 2016 au pénitencier à sécurité maximale de Donnacona pour le meurtre prémédité de Robert Tanguay, commis en 1997 dans une sablière de Rigaud, en Montérégie. 

Vivant avec une dysphorie de genre, elle requiert maintenant un transfert dans l’un des six établissements carcéraux fédéraux pour femmes. 

Dans un affidavit datant de février, que Le Journal a pu consulter, Jamie Boulachanis affirme avoir reçu des menaces de codétenus qui l’empêcheraient de s’habiller en femme ou de porter du maquillage. 

Elle est d’ailleurs en isolement préventif depuis une semaine. 

Or, le Service correctionnel du Canada (SCC) a refusé de transférer la détenue jusqu’à présent, invoquant la sécurité du public, du personnel et des autres détenues. 

Risque d’évasion 

Le risque d’évasion de Jamie Boulachanis est qualifié d’« élevé » par le SCC, notamment parce qu’elle a porté son verdict de culpabilité en appel et qu’elle a tenté de s’enfuir en sautant d’un fourgon cellulaire en 2013. 

Sa cavale d’une douzaine d’années aux États-Unis, entre l’assassinat de son ancien partenaire dans le vol de voitures et son arrestation en 2011, ne joue pas non plus en sa faveur. 

En désaccord avec le refus de transfert, la meurtrière a porté la bataille devant les tribunaux. 

« La demanderesse soumet que n’importe quel établissement à sécurité maximale pour femme permet d’encadrer sa cote de sécurité au même titre qu’un établissement pour homme maximal », plaide son avocate, Alexandra Paquette, dans une demande d’injonction. 

Une audience téléphonique s’est d’ailleurs tenue jeudi, à la Cour fédérale de Montréal. Le juge Sébastien Grammond a pris la cause en délibéré. 

Pas une joke 

À ceux qui seraient tentés de croire que Jamie Boulachanis essaie de berner les autorités, comme elle l’a déjà fait dans le passé, son avocate rétorque que sa cliente a été dûment évaluée par deux professionnels — un endocrinologue et un psychiatre. 

« Si c’était vraiment une joke, elle est poussée très loin [avec la prise d’hormones] », a illustré Me Paquette, en entrevue. 

Comme l’affaire est devant les tribunaux, le SCC a refusé de commenter ce cas particulier, hier. 

« Nous continuerons de nous assurer que le personnel et les délinquants qui s’identifient comme transgenres ont droit aux mêmes protections, à la même dignité et au même traitement que tous les autres », a toutefois écrit la porte-parole Line Dumais dans un courriel. 

ELLE A BERNÉ LES AUTORITÉS PLUS D’UNE FOIS 

Cavale 

Les divers documents inclus dans la demande de transfert de Jamie Boulachanis révèlent de nombreux détails inédits sur sa cavale aux États-Unis et ses tentatives d’évasion. 

Puisque la plupart de ces affirmations proviennent de rapports psychiatriques où la détenue s’est confiée, il nous a été impossible de les contre-vérifier. 

Voici ses prétentions :  

  •  Elle aurait utilisé pas moins de 35 alias pour passer inaperçue lors de sa cavale. 
  •  Elle aurait servi dans l’armée américaine sous un faux nom durant deux ans. Pendant cette période, elle aurait participé à deux missions en Iraq et en Afghanistan entre 2003 et 2005. Lors d’un de ces déploiements, elle aurait été prise en otage pendant 47 jours et aurait subi des sévices physiques. On lui aurait diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique à son retour, sur une base militaire du Texas. Elle aurait encore des « flash-back » et des cauchemars liés à cette période. 
  •  Elle aurait entamé des consultations pour avoir une chirurgie de changement de sexe dans trois hôpitaux américains, au Minnesota, en Ohio et au Maryland.  

Tentatives d’évasion 

Les documents permettent aussi de dresser une liste des différents objets interdits que Jamie Boulachanis a eus en sa possession lors de sa détention préventive. 

Les contentions de poignets et de chevilles de Jamie Boulachanis et d’autres items ont été retrouvés dans le fourgon après sa fuite, en novembre 2013.
Photo courtoisie de la cour
Les contentions de poignets et de chevilles de Jamie Boulachanis et d’autres items ont été retrouvés dans le fourgon après sa fuite, en novembre 2013.

Certains objets ont été utilisés lors de la tentative d’évasion de 2013, d’autres auraient pu servir à une seconde tentative déjouée en 2015, stipulent les rapports.  

  •  Cellulaires et cartes SIM 
  •  Seize grammes de ce qui s’apparente à du haschich 
  •  Grosse montre camouflant une carte SD (pour photos) 
  •  Objectif pour prendre des photos 
  •  Montre servant de cellulaire 
  •  Bâton de batteries 
  •  Pinces de type vise-grip 
  •  Couteau artisanal 
  •  Lames de scie à fer cachées dans des sachets de cristaux à jus 
  •  Clé de menottes 
  •  Fragment de tournevis 
  •  Barres de métal 
  •  Menottes artisanales 
  •  Carte à puce cachée dans un pot de beurre d’arachides 
  •  Cordes tressées faites à partir de morceaux de draps  

QUI EST BOULACHANIS ?  

  •  Née à Montréal en novembre 1973. 
  •  Aînée de deux enfants, issue d’une famille immigrante composée d’un père grec et d’une mère de descendance juive allemande. 
  •  D’après un rapport psychiatrique, elle aurait démontré son désir d’être une femme dès l’enfance. 
  •  Elle aurait notamment tenté de porter les vêtements et le rouge à lèvres de sa mère, ce qui lui aurait valu « des claques », allègue-t-elle. 
  •  Elle aurait aussi utilisé les toilettes des filles à l’école, ce qui lui aurait attiré d’autres problèmes. 
  •  Elle a été impliquée dans le vol de voitures, dans les années 1990, selon ce qui a été dit à son procès pour meurtre. 
  •  Avec deux complices, elle a assassiné Robert Tanguay, le 9 août 1997, dans une sablière de Rigaud. Le corps n’a toutefois été découvert qu’à l’automne 2001. 
  •  Elle a fui aux États-Unis de la fin des années 1990 jusqu’à son arrestation en Floride, en 2011. 
  •  Elle a tenté de s’évader en sautant d’un fourgon cellulaire le 6 novembre 2013, à Salaberry-de-Valleyfield, grâce à des lames de scies à métal cachées dans ses cavités corporelles et une clé de menottes dissimulée dans ses chaussettes. 
  •  Elle a subi son procès pour meurtre prémédité à l’automne 2016 au très sécurisé Centre judiciaire Gouin, à Montréal. 
  •  Elle a été reconnue coupable par un jury et condamnée à la prison à vie sans possibilité de libération avant 25 ans, en décembre 2016, par le défunt juge de la Cour supérieure Michael Stober. Elle a porté le verdict en appel. 
  •  Elle a été transférée directement au pénitencier à sécurité maximale de Donnacona. Elle n’en est sortie que sous une lourde escorte composée de sept membres de l’équipe d’urgence et quatre policiers de la Sûreté du Québec, lors d’un rendez-vous médical. 
  •  Elle est décrite par les autorités comme une détenue polie et courtoise, mais qui n’hésite pas à avoir recours aux mesures légales pour obtenir ce qu’elle veut. 
  •  Boulachanis a réglé d’autres dossiers devant la justice, notamment des entraves au travail d’agents de la paix, une évasion de garde légale, du trafic de drogue, une conduite dangereuse, une fraude de moins de 5000 $ et des entraves à la justice. 
  •  En février 2018, son ancien avocat, Dimitrios Strapatsas, a été condamné à 18 mois de détention pour avoir aidé Boulachanis à rendre publique l’identité d’un délateur devant témoigner à son procès pour meurtre. La semaine dernière, la Cour d’appel a toutefois ordonné la tenue d’un nouveau procès pour le criminaliste.  

CE QU’ELLE VEUT 

Ses demandes, selon des plaintes formulées au Service correctionnel canadien :  

  •  Des vêtements ayant une coupe et un style féminins ainsi que des soutiens-gorge de sport. 
  •  De la crème pour ses mamelons devenus sensibles avec l’hormonothérapie. 
  •  Être escortée et fouillée uniquement par une agente correctionnelle féminine lors de ses déplacements. 
  •  Mettre son nom sur une liste d’attente pour l’obtention d’une chirurgie de changement de sexe. 
  •  Sortir sans délai de l’isolement préventif.  

 – Avec la collaboration de Michaël Nguyen