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La soupe chaude

Un noyau séditieux au cœur même de notre langue

La soupe chaude
Photo d'archives, Jean-François Desgagnés

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Hier, je suis tombée sur les propos de Jean-François Lisée, dans le dernier épisode en date du balado Devine qui vient souper, sur QUB radio, où il disait que « le sacre fait parti de nos outils de communications ». En entendant ça, j’ai sacrément opiné de la tête, oui. 

 

J’adore les sacres, vraiment, bien que je ne sois nullement amatrice de grossièreté et d'immodération. Tout comme il en va de certains sujets à table, il y a des endroits, des moments et des interlocuteurs avec qui ce n’est tout simplement pas approprié, moins pour des raisons judéo-chrétiennes, cependant, qu’au nom des bonnes manières les plus élémentaires. Qui plus est, la modération, c'est pas juste bon pour la bière.

 

Toutefois, j’ai envie d’aller plus loin que monsieur Lisée, car non seulement je suis d’accord avec ce qu’il a dit, mais je trouve qu’on aurait tout intérêt à en pousser davantage notre lecture et notre appréciation. 

 

Contrairement à la France, où les gros mots concernent à peu près tout le temps les mères et leurs mœurs sexuelles, je réalise que si on a choisi les mots d’église ici, c’est parce qu’ils étaient jadis l’emblème de tout ce qu’on ne pouvait pas dire : nos amours, nos peurs, nos sentiments inavouables, nos révoltes. Ils étaient à l’origine l’appui pour nous donner le courage et la force de nos propos face à ces gigantesques monceaux d’interdits. 

Les sacres ne sont donc pas seulement un outil de communication, mais des marqueurs identitaires déterminants, ainsi qu’un des piliers de notre humour, qui offre au détour une kyrielle de nuances grammaticales. Nos sacres sont aussi les témoins perceptibles à l’oreille de qui nous fûmes. C’est notre histoire qui s’entend, l’héritage résiduel perceptible à l’oreille de la voix de nos ancêtres.

 

Historiquement, ça ne fait pas très longtemps que nous évoluons dans un environnement achevé. Nous étions jusque-là trop occupés à survivre au pays pour avoir le temps de guerroyer à la française de révolution en coups d’État, alors nous avons mis sur pied une révolte de tous les jours. Pas de celles pour laquelle on pouvait nous pendre, mais de celles qui empêchent de disparaître. Un noyau séditieux au cœur même de notre langue... n’est-ce pas totalement romantique? 

 

Je crois que ce sont tous les particularismes de la langue québécoise qui nous ont, entre autres, protégés de l’assimilation complète. C’est pourquoi je nous dis : aimons notre langue comme elle nous aime et nous a toujours aimés, car nous n’avons qu’elle pour pleinement nous raconter le monde à notre juste mesure et, surtout, pour nous présenter à lui, en retour. Je me dis que si notre langue est si singulière, c’est parce que nous sommes un peuple tout aussi singulier. 

 

Personnellement, je suis profondément fière de nos expressions si hautes en couleur et de nos sacres. On s’est persuadé à tort que ce n’était que des termes fourre-tout, qu’ils faisaient l’apologie supposée de notre inculture ou d’un grave manque de manières.  

 

Or, pour moi, les sacres et nos patois si surprenants pour une oreille étrangère sont le sel exquis de la langue québécoise, en plus de relever d’une certaine science du langage, car il n’y a qu’à entendre quelqu'un de l'extérieur nous singer pour réaliser que les sacres ne s’emploient pas n’importe comment et qu’ils exigent une forme précise d’intelligence langagière.  

 

Enfin, j’aime surtout considérer les sacres non pas comme des fautes de bonnes mœurs ou des fautes tout court, mais comme une gradation fantastique de notre vocabulaire qui permet d’exprimer toujours plus précisément notre pensée. Car, après tout, et je terminerai là-dessus, chers amis : une soupe chaude n’est jamais aussi chaude qu’une soupe chaude en tabarnac.