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Ma Notre-Dame de Paris à moi

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Nous étions arrivés à Paris en juin 1974, après un vol en provenance de La Havane, via Prague, où étions demeurés près de quatre ans. Nous avons traversé les contrôles douaniers sans véritable problème, avec des « documents de transit » fournis pour les autorités cubaines. « Le pire qu’il peut vous arriver, c’est qu’on vous retourne à Cuba », nous avait prévenus notre responsable cubain, le commandant Manuel Piñeiro, dit « barba roja », qu’on disait responsable de la guérilla en Amérique latine. Nous avons joué sur le fait que nous étions Québécois et on nous avait laissés passer, à notre grande surprise. 

Nous sommes allés dormir, pour cette première nuit parisienne, chez un militant du GONG, l’organisation pour l’indépendance de la Guadeloupe, rencontré à Cuba. Puis, dès le lendemain, de contacts en contacts, nous avons été pris en charge par le réseau de solidarité Curiel, qui nous a rapidement trouvé des planques, le temps de présenter en bonne et due forme une demande d’asile politique avec des avocats spécialisés dans ce domaine. Nous étions désormais recherchés par la police française. 

Pendant ces six premiers mois, j’ai navigué dans les réseaux de soutien aux luttes d’Amériques latine, en faisant jouer des contacts précieux qui m’avaient été fournis pendant mon exil cubain. En Espagne, sévissait toujours la dictature impitoyable de Franco, dont s’inspirait le dictateur Pinochet au Chili, qui avait renversé le gouvernement légitime de Salvador Allende en 1973. Franco s’acharnait tout particulièrement contre les Basques qui, comme les Catalans, avaient payé le gros prix pour s’opposer à la dictature franquiste. De sorte que la France, et surtout Paris, étaient remplis de réfugiés basques et catalans, qui faisaient corps avec les réfugiés latinos-américains. Nous fréquentions les mêmes lieux, cafés, salles de meeting, librairies, etc. Il y avait même deux librairies espagnoles à Paris. 

Le 24 mars 1974, Franco avait condamné à mort le militant anarchiste catalan Salvador Puig i Antich. La peine capitale fut exécutée par garrot, une mort par étranglement, un supplice particulièrement atroce qui remonte au moyen-âge. 

En septembre 1975, deux militants basques de l’ETA et trois militants du FRAP sont arrêtés et condamnés à mort au terme de procès expéditifs. Le dictateur Franco est souffrant, il multiplie les crises cardiaques et nombreux sont ceux qui le disent agonisant sur son lit de mort. La stratégie des avocats de la défense est de faire durer les procès, en supposant qu’une fois le vieux caudillo mort, les choses allaient changer. 

Pendant ce temps, la solidarité s’organise. Et c’est dans ce contexte que je verrai de près la fameuse cathédrale Notre-Dame-de-Paris. En effet, depuis mon arrivée à Paris, un an et demi plus tôt, je n’avais guère eu le temps de faire du tourisme dans les rues de la capitale française. La rumeur circule que des sympathisants basques s’apprêtent à faire un coup d’éclat à ladite cathédrale et je décide de m’y rendre pour les appuyer. 

Lorsque j’arrive sur le parvis de la cathédrale, j’aperçois en effet, tout là haut, des personnes en train de déployer une banderole demandant que les cinq prisonniers ne soient pas condamnés à mort. Je suis très ému de me trouver devant cette église que je vois pour la première fois et dont j’avais entendu parler dans mon lointain Montréal au cours de mes études collégiales. Je trouvais que l’endroit était bien choisi puisque l’église catholique ne peut être en faveur de la peine de mort, même si Franco se servait du clergé catholique espagnol pour justifier sa dictature, ses tortures et ses crimes. 

La manifestation de solidarité a duré une bonne heure. Puis des policiers sont arrivés sur les lieux et sont montés à leur tour, pendant que les militants descendaient de l’autre côté, laissant sur place la banderole déployée. Tout s’était bien passé, sans violence. Cela n’a pas empêché l’exécution de la sentence de mort. La seule « grâce » qui a été accordée fut que les cinq ne furent pas garrotés mais fusillés. Ils sont morts debout. Le vieux dictateur est mort dans son lit deux mois plus tard. 

Pour moi, Notre-Dame-de-Paris, c’est aussi ce souvenir douloureux.