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Ombre Eurydice parle: un rien libérateur

Ombre Eurydice parle: un rien libérateur
PHOTO COURTOISIE/Marie-Noële Pilon

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Écrasée par ses désirs et par le regard des autres, Eurydice trouve son salut dans le néant au Théâtre Prospero avec le retour sur les planches, après une longue absence, de la comédienne Macha Grenon.

Contrairement au mythe grec sur laquelle la pièce Ombre Eurydice parle est basée, cette descente dans les abîmes s’avère essentielle pour libérer cette parole féministe qui critique davantage les femmes que les hommes, sans toutefois épargner la construction patriarcale sous-jacente qui façonne aussi bien nos rôles sociaux que notre intimité.

Rappelons que, dans la fable ayant plus de deux millénaires, Orphée descend dans les ténèbres pour ramener chez les vivants son amoureuse morte à la suite de la morsure d’un serpent. En repartant avec elle, il contrevient cependant à la condition imposée, perdant ainsi à jamais sa bien-aimée.

 

Ombre Eurydice parle: un rien libérateur
PHOTO COURTOISIE/Marie-Noële Pilon

 

Dans l’œuvre de l’Autrichienne lauréate du prix Nobel de littérature Elfriede Jelinek, cette Eurydice des temps modernes est une écrivaine qui vit dans l’ombre de son compagnon Orphée, joué par le chanteur Pierre Kwenders, qui est ici une vedette pop adulée. Son incapacité à s’épanouir, à exister, à se libérer de lui et d’elle-même la tourmente lorsqu’elle écrit son roman.

Sur les planches, Eurydice se divise donc en trois ombres dans une mise en scène très réussie de Louis-Karl Tremblay. Macha Grenon incarne celle qui écrit; Stéphanie Cardi, celle créée par l’écrivaine, qui est plus jeune et qui fuit Orphée vers les ténèbres; et finalement, la danseuse Louise Bédard, dans un rôle quasi muet, celle plus âgée qui s’arrache du réel. Ce trio s’harmonise pour fournir un discours existentialiste sombre, mais puissant.

 

Culture pop

Le tout est bien appuyé par un habillage sonore et des éclairages envoûtants, ainsi que des liens pertinents avec la culture pop, comme le phénomène des groupies, la société de consommation, le culte du corps et les besoins de gratification se traduisant par des likes sur Facebook.

Cette prise de parole ne mène toutefois pas à une transformation de l’héroïne. Elfriede Jelinek ne prône pas une émancipation ou une prise en main de son destin, pas plus qu’elle ne propose de solution. Il s’agit d’un noir constat que rien, sauf la mort, ne pourra changer pour cette Eurydice.

Le personnage évolue donc peu du début à la fin de la pièce, ce qui amène une certaine redondance dans son message. À force de le répéter toutefois, le néant apparaît béant dans ce récit aux couleurs abstraites.

Mais avec cette mise en scène où Orphée est invisible presque jusqu’à la conclusion – sa voix faisant office de présence alors que la musique vient approfondir l’ambiance et que les critiques de la jeunesse s’expriment dans un langage cru –, la fin tranchante et évocatrice arrive assez rapidement pour éviter l’ennui et comprendre que la triste délivrance de cette Eurydice repose dans son inexistence.

• La pièce Ombre Eurydice parle est présentée jusqu’au 27 avril au Théâtre Prospero.