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Les superbactéries, une menace montante

Elles pourraient faire plus de morts que le cancer

Laboratoire de bactéries
Photo PIerre-Paul Poulin À l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, le laboratoire de microbiologie analyse la résistance des bactéries aux antibiotiques.

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Les superbactéries résistantes aux antibiotiques n’épargnent pas le Québec, où des médecins s’inquiètent du fait que de plus en plus de patients mourront faute de traitement.

« Il y a déjà des patients qui meurent [au Québec]. Ça va juste empirer », lance le Dr Christian Lavallée, microbiologiste-infectiologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Depuis cinq ans, 197 Québécois sont morts après avoir été infectés par une des bactéries résistantes surveillées par le ministère de la Santé (MSSS). Un chiffre qui risque d’augmenter dans le futur, s’entendent pour dire les médecins.

« Les statistiques reflètent peu l’ampleur du problème », croit le Dr Haraoui, qui craint surtout la montée des superbactéries BGNPC.

En fait, ce fléau pourrait devenir plus meurtrier que le cancer d’ici 2050, et faire 10 millions de morts par an, selon une récente étude d’experts menée au Royaume-Uni.

Elles résistent

Les superbactéries sont menaçantes en raison de la trop grande consommation d’antibiotiques.

Depuis près d’un siècle, ceux-ci sont partie intégrante de la médecine (infections, chirurgies, chimiothérapie).

Des bactéries ont ainsi développé une résistance aux antibiotiques. Appelées superbactéries, elles gagnent du terrain depuis quelques années. Infection urinaire, gonorrhée ou pneumonie : de multiples infections simples ou complexes deviendront de plus en plus difficiles, voire impossibles à traiter.

« Tsunami silencieux »

En 2017, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) parlait d’un « tsunami silencieux », et d’une « menace mondiale majeure ». Les patients âgés et malades sont plus vulnérables, mais tout le monde est à risque.

« Les complications infectieuses sont partie intégrante de tout ce qu’on fait en médecine, résume le Dr Louis-Patrick Haraoui, microbiologiste-infectiologue à l’hôpital Charles-LeMoyne. La plupart des interventions mettent les gens à risque d’infections, mais on les prévient parce qu’on a des antibiotiques. »

Déjà, au Québec, des médecins prescrivent des traitements plus forts et plus longs pour de simples infections. On a aussi recours à d’anciennes molécules plus toxiques qui avaient été mises de côté.

Recul de 40 ans

« En principe, la médecine offre de plus en plus de possibilités de guérison. Mais là, pour certains patients, on a reculé de 30 ou 40 ans », souligne la Dre Alejandra Irace-Cima, médecin en Santé publique à l’Institut national de santé publique du Québec.

Évidemment, le problème générera des coûts énormes pour le réseau de la santé.

À ce jour, les experts s’entendent pour dire que le Québec fait bonne figure dans la lutte mondiale aux superbactéries.

Or, des patients qui ont une simple infection urinaire sont hospitalisés pour recevoir un traitement intraveineux. Et c’est sans parler des vies hypothéquées des patients qui doivent composer avec une bactérie résistante.

Plan de lutte à venir

Il y a des moyens de combattre ce fléau :

  • réduire la consommation d’antibiotiques, chez les humains et les animaux,
  • mettre en place un meilleur monitoring des bactéries,
  • instaurer un plan gouvernemental de lutte global.

D’ailleurs, le MSSS doit bientôt déposer un plan de lutte aux bactéries multirésistantes. Cependant, il nous a été impossible de savoir ce qu’il contient. De plus, la demande d’entrevue du Journal a été refusée.

Sur la scène fédérale, Santé Canada doit aussi déposer un plan à l’automne prochain.

Une chose est sûre ; ce problème est mondial, et le Québec sera touché.

« Si les gens ouvrent un peu leurs yeux, pas besoin de chercher loin pour voir que ç’a des impacts sur la qualité de vie, dit le Dr Valiquette, microbiologiste au CHU de Sherbrooke. On a les pieds dedans. Tous les jours, je suis frappé par ça. »

« C’est comme les changements climatiques. On comprend tous que c’est un enjeu, mais personne n’est prêt à vraiment faire l’effort. Parce que c’est une conséquence qu’on voit à trop long terme. »

– Dr Christian Lavallée, microbiologiste-infectiologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

« Si j’avais à dire [mon inquiétude] sur une échelle de 0 à 10, je dirais 10 sur 10. C’est un problème majeur, qu’on perçoit moins, tant qu’on n’y est pas confronté. »

– Dr Louis-Patrick Haraoui, microbiologiste-infectiologue à l’hôpital Charles-LeMoyne.

 

Maladies les plus exposées aux bactéries résistantes

  • Tuberculose
  • Gonorrhée
  • Infection urinaire
  • Paludisme
  • Pneumonie
  • Méningite
  • Infections dans l’os

 

Personnes les plus à risque

  • Gens âgés
  • Personnes immunosupprimées
  • Gens greffés
  • Malades chroniques

 

Superbactéries sous la loupe

  • SARM | Le Staphylocoque aureus résistant à la méthicilline est une bactérie propice aux infections dans les hôpitaux. L’installation de cathéters, les chirurgies et les sondes urinaires favorisent l’entrée de la bactérie dans la plaie.
  • ERV | Les bactéries Entérocoques résistantes à la vancomycine sont présentes dans la flore intestinale des humains. Les infections à ERV sont surtout observées dans les hôpitaux (elles peuvent causer une infection urinaire, une infection de plaie ou de sang).
  • BGNPC | Bacilles à Gram négatif producteur de carbapénémases. Bien qu’elle est peu présente au Québec, c’est une bactérie qui inquiète beaucoup les médecins en raison de sa résistance dans d’autres pays. Elle s’attrape le plus souvent dans les hôpitaux.
Source : INSPQ et MSSS

Nombre de décès liés à des bactéries résistantes au Québec

  • Total au Québec: 197 décès
  • 33 000 morts dans l’Union européenne en 2015
  • 671 689 personnes contaminées en Europe
  • Un impact cumulé comparable à la grippe, la tuberculose et le sida

 

Voyageurs à risque

Bien que le Québec fasse bonne figure dans la lutte aux superbactéries, les Québécois risquent d’être contaminés en voyage, préviennent des médecins.

« Les patients vont en Inde pour une chirurgie. Au retour, ils sont infectés par des bactéries pour lesquelles on n’a pas beaucoup de traitements », cite en exemple le Dr Christian Lavallée, microbiologiste-infectiologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Cette réalité est bien connue dans les hôpitaux du Québec. Heureusement, la majorité des patients infectés par une superbactérie lors d’un voyage finissent par s’en débarrasser naturellement, au bout de quelques semaines.

Transmis par le voisin

Or, il y a un risque qu’un voyageur infecté transmette la superbactérie à un patient vulnérable, par exemple durant un séjour à l’hôpital.

« Il faut les mettre en isolement pour éviter la transmission. [...] Le problème, c’est qu’on ne contrôle pas le flux des bactéries, et c’est impossible à surveiller à 100 % », dit le Dr Haraoui, microbiologiste-infectiologue à l’hôpital Charles-LeMoyne.

Les pays riches ont une meilleure surveillance des superbactéries. Or, la Grèce et l’Italie sont aux prises avec des hauts taux de résistance chez certaines bactéries.

Dans plusieurs pays en développement, les antibiotiques peuvent être achetés en vente libre, donc sans surveillance. Ce qui a pour effet d’augmenter la résistance.

 

D’où proviennent les superbactéries ?

Les antibiotiques existent naturellement depuis des milliards d’années dans l’environnement. Depuis leur découverte par l’homme, il y a 100 ans, les antibiotiques ont été reproduits en quantité exponentielle pour guérir des infections. Puisque les bactéries veulent survivre, certaines réussissent à développer une résistance à l’antibiotique, et se reproduisent. Plus elles résistent, moins l’antibiotique est efficace. 

« Dans 100 000 ans, les bactéries vont gagner, ce n’est pas l’humain. [...] Elles peuvent s’adapter rapidement à nos changements de stratégies », ajoute le Dr Louis Valiquette, microbiologiste-infectiologue au CHU de Sherbrooke.

 

Trop d’antibiotiques prescrits

Le nombre de prescriptions a bondi de 36 % depuis 20 ans au Québec, alors qu’un meilleur usage et une réduction de la consommation des antibiotiques sont « le nerf de la guerre » pour combattre les superbactéries.

« Il faut qu’on s’organise pour faire la bonne utilisation des antibiotiques. Il faut les considérer comme une ressource précieuse, et ne pas la gaspiller », souligne le Dr Christian Lavallée, microbiologiste-infectiologue à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Tous les spécialistes interrogés par Le Journal sont unanimes : un meilleur usage des antibiotiques est essentiel pour combattre les superbactéries. Ce qu’on appelle « l’antibiogouvernance ».

Concrètement, plus on donne d’antibiotiques, plus les bactéries génèrent une résistance. En réduisant leur consommation, on repousse le problème.

Prescriptions en hausse

Le nombre de prescriptions pour des antibiotiques a d’ailleurs augmenté de 36 % entre 1998 et 2018, selon la Régie de l’assurance maladie du Québec.

Près de 2,4 millions de doses ont été fournies en 2018, a appris Le Journal.

Aucune nouvelle classe d’antibiotiques n’a été créée et mise sur le marché depuis 30 ans, ce qui limite les options de traitement.

Les médecins n’ont donc pas beaucoup d’alternatives.

Souvent, les médecins disent être victimes de pressions de la part de leurs patients, qui veulent un médicament à tout prix, comme des gouttes pour traiter l’otite de leur enfant ou des antibiotiques pour une sinusite.

Mieux les utiliser

« La bonne utilisation des antibiotiques, c’est le nerf de la guerre, dit Christian Lavallée. J’en vois des patients très insistants, même si on dit non. »

« Ultimement, un médecin devrait être capable de juger au-delà des pressions. Des pressions, on en a de tous bords, tous côtés », ajoute le Dr Haraoui, microbiologiste à Charles-LeMoyne.

Autre problème : les patients qui ne terminent pas leur traitement.

Bien que la personne se sente mieux, l’infection n’est pas complètement guérie, et les bactéries restantes deviennent plus résistantes.

Fondateur de la clinique l’Actuel, le Dr Réjean Thomas constate beaucoup de résistance dans les traitements pour la gonorrhée et la chlamydia.

Il déplore que des patients refusent de passer des tests parce qu’ils n’ont pas de symptômes.

« Il y a beaucoup d’éducation à faire », dit-il.

Par ailleurs, plusieurs études montrent que jusqu’à 50 % des antibiotiques prescrits sont mal dosés ou inutiles.

Les prescriptions d’antibiotiques doivent diminuer pour mieux lutter contre les superbactéries, disent les spécialistes.
Photo PIerre-Paul Poulin
Les prescriptions d’antibiotiques doivent diminuer pour mieux lutter contre les superbactéries, disent les spécialistes.

 

Peu de logiciels sont utilisés

Les logiciels de surveillance des antibiotiques sont peu utilisés dans les hôpitaux du Québec, malgré leur efficacité et les économies engendrées.

Voilà plusieurs années que des logiciels permettent aux médecins et aux pharmaciens de faire un usage optimal des prescriptions d’antibiotiques, ce qu’on appelle « l’antibiogouvernance ».

Implanté à l’Hôpital de Sherbrooke depuis 2010, le logiciel Lumed révise les prescriptions d’antibiotiques des patients. Ainsi, on s’assure de donner la bonne dose au bon patient, au bon moment.

Souvent, le traitement optimal proposé par le logiciel suggère de donner moins d’antibiotiques. Annuellement, 300 000 $ sont économisés en achats de médicaments.

L’argent qui parle

« La logique financière est facile à faire », souligne le Dr Louis Valiquette, qui a créé le logiciel.

« Mais l’impact le plus important, c’est que les patients sont hospitalisés en moyenne deux jours de moins. Ça vaut cher, avec l’engorgement des urgences. »

Récemment, Lumed a signé une entente dans trois hôpitaux canadiens.

« Ça bouge plus à l’extérieur du Québec », constate le Dr Valiquette, microbiologiste-infectiologue au CHU de Sherbrooke.

Seulement trois hôpitaux québécois sont munis d’un tel logiciel, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Actuellement, le MSSS évalue les options pour implanter un système d’information en pharmacie connecté entre tous les hôpitaux.

Parmi les besoins, on souhaite inclure l’antibiogouvernance. Aucun budget n’est toutefois encore établi.

« En fin de compte, c’est une question politique et financière, croit le Dr Jean-Patrick Haraoui, microbiologiste-infectiologue à l’Hôpital Charles-LeMoyne. Ce n’est pas par manque d’intérêts de la part des directions ou des médecins. »

« Il faut que le gouvernement décide d’investir dans différentes priorités, dont celle-là. Ils sont au courant, je pense que ça bouge. J’entends des signaux », dit le Dr Valiquette.

 

Même combat chez les animaux

La lutte aux superbactéries passe aussi par un meilleur contrôle des antibiotiques fournis aux animaux, qui consomment la majorité des doses au Canada.

Environ 80 % des antibiotiques prescrits en 2015 visaient les animaux destinés à l’alimentation au pays, selon l’Agence canadienne d’inspection des aliments. Puisque les molécules sont souvent similaires à celles des humains, il est capital que leur utilisation soit judicieuse.

« On ne veut pas que des résistances portées par des bactéries soient transmises [...] aux humains », souligne Caroline Kilsdonk, présidente de l’Ordre des médecins vétérinaires du Québec (AMVQ).

Dans la viande

Fait inquiétant, certaines bactéries résistantes ont été trouvées dans la viande destinée à la consommation humaine, dont du poulet. Heureusement, une bonne hygiène de cuisson permet de les éliminer.

Au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), l’antibiorésistance est surveillée de près depuis 35 ans. D’ailleurs, les producteurs animaliers sont de plus en plus conscientisés au bon usage des antibiotiques.

« Plus il y a de la recherche, plus c’est facile de convaincre les producteurs. Souvent, ils prennent des initiatives par eux-mêmes », dit Hugo Plante, vétérinaire au MAPAQ.

Depuis février, l’usage d’antibiotiques de très haute importance chez l’humain est interdit à titre préventif auprès des animaux.