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Moisson Québec: Élaine Côté, dans la marmite de l’entraide

Dans la famille de la DG de Moisson Québec, aider les autres faisait partie des mœurs

« On ne parle plus de la pauvreté comme on en parlait il y a 20 ans, comme des gens démunis sur tous les plans », note Élaine Côté, qui se réjouit de ce changement de paradigme.
Photo Jean-François Desgagnes « On ne parle plus de la pauvreté comme on en parlait il y a 20 ans, comme des gens démunis sur tous les plans », note Élaine Côté, qui se réjouit de ce changement de paradigme.

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Très tôt, Élaine Côté a baigné dans la marmite de l’entraide et de l’empathie. Pas étonnant qu’elle ait abouti à la direction de Moisson Québec, seule banque alimentaire de la région de Québec.

Comme l’organisme qu’elle dirige doit régulièrement faire des relances pour renflouer son coffre et ses garde-manger, on voit régulièrement Élaine Côté dans les médias depuis plus de 25 ans.

Mais jamais elle n’avait encore accordé d’entrevue la concernant, ce qui la rendait un peu moins à l’aise, m’a-t-elle avoué d’emblée. Rien n’a toutefois paru durant l’entretien avec ce petit bout de femme énergique et profondément humaine.

Mme Côté en entrevue avec la chroniqueuse Karine Gagnon au Musée national des Beaux-Arts du Québec.
Photo Jean-François Desgagnes
Mme Côté en entrevue avec la chroniqueuse Karine Gagnon au Musée national des Beaux-Arts du Québec.

Cette amoureuse inconditionnelle de l’hiver m’a conviée au Pavillon Lassonde du Musée national des Beaux-Arts du Québec, pour la pureté et la luminosité des lieux, a-t-elle souligné.

« J’aurais bien voulu vous donner rendez-vous dans les Chic-Chocs ou les Laurentides, mais ça aurait été un petit peu compliqué pour l’entrevue », blague celle qui revenait d’un voyage de ski en Gaspésie où il a fait très froid et où ils se sont retrouvés au cœur d’une tempête.

« C’était tellement magnifique [...] Pour moi, être dehors, c’est comme se créer de l’espace, et c’est important, car on est confrontés bien souvent à des situations difficiles dans le travail qu’on fait. Il faut trouver l’équilibre et se ressourcer. »

Enfants étrangers

Originaire de Victoriaville, où elle a grandi, Mme Côté a fait ses premières armes dans le bénévolat vers l’âge de sept ans. Avec sa mère, qui avait démarré un club pour les immigrants, elle participait à l’accueil des « boat people » vietnamiens.

Très jeune aussi, elle a côtoyé des jeunes issus des Clubs Lions, qui venaient de l’étranger : Japon, Amérique du Sud et autres. « On était cinq enfants chez nous, mais il y avait toujours de la place pour accueillir des jeunes. »

L’enfant posait beaucoup de questions, au point de se faire surnommer « madame pourquoi ». Sa curiosité ne l’a jamais quittée. Encore aujourd’hui, elle cherche à comprendre le pourquoi derrière les gestes et les situations. « Souvent je me dis : si je ne suis pas à l’aise d’exprimer quelque chose à mes amis, c’est qu’il y a quelque chose qui n’est pas cohérent. »

« On ne parle plus de la pauvreté comme on en parlait il y a 20 ans, comme des gens démunis sur tous les plans », note Élaine Côté, qui se réjouit de ce changement de paradigme.
Photo Jean-François Desgagnes

Ce n’est sans doute pas un hasard si dans la famille Côté, tout le monde aime voyager, et c’était déjà le cas des parents il y a plusieurs décennies, quand c’était moins commun. « Ce sont des parents hors norme, qui nous ont transmis des valeurs d’entraide, de partage, de justice sociale, d’implication et de volonté de faire la différence qui ont beaucoup teinté ce que je suis devenue », dit-elle.

Pour sa part, Élaine Côté a fait son premier grand voyage à 18 ans, lorsqu’elle a traversé l’espace séparant la Floride du Québec à vélo. L’expérience s’est traduite par un coup de foudre pour le plein air et la rencontre de gens, et l’a conduite à développer une capacité à gérer les imprévus.

Choc au retour

Après s’être aventurée au Moyen-Orient et en Europe, elle s’est inscrite à l’Université Laval en géographie. C’est là que la vie a mis sur son chemin son conjoint des 30 dernières années, avec qui elle a eu le bonheur d’avoir une fille.

« J’étais attirée par ce qui se passait ailleurs, et je voulais en savoir plus sur les conditions des femmes dans les pays en voie de développement. Ça m’a menée là, et j’ai voyagé beaucoup dans le cadre de mes études. »

Au Burkina Faso, elle a pu constater à quel point les gens partagent tout même s’ils n’ont rien. « La personne est au cœur des relations, là. Alors mon choc culturel, je ne l’avais pas là-bas, mais en revenant ici. »

Ce choc s’est manifesté lors d’une randonnée de vélo sur la Côte-de-Beaupré, lorsqu’un homme a refusé de laisser son compagnon et elle casser la croûte près d’une rivière, à l’abri, parce que l’endroit se trouvait sur son terrain.

« Il ne nous voyait même pas, mais on avait pris la peine d’aller lui demander la permission. Il avait refusé sans même nous regarder. J’étais choquée après tout ce que j’avais vu parce que je me disais : mais comment tu peux ne pas vouloir partager cet espace ! J’ai réalisé que les gens ici avaient beaucoup de biens, mais une certaine pauvreté intérieure. »

Si on ne peut comparer la pauvreté dans les pays d’Afrique à celle que certaines personnes vivent ici, et qu’on n’a pas à le faire non plus, la problématique a encore moins sa place ici, croit Mme Côté, « car on a tout ce qu’il faut pour que tout le monde vive bien et partage. »

Le Burkina Faso lui a permis, analyse-t-elle aujourd’hui, d’aller à l’essence même de chacune des personnes. C’est comme une rencontre avec moi-même que j’ai vécue là-bas, c’était très riche et quand je suis revenue j’avais envie de continuer à vivre cette essence. »

Afin de nourrir cette fibre naturelle pour l’entraide, la jeune femme s’est inscrite aussi au baccalauréat en service social. Puis un professeur de géographie lui a proposé de participer à un contrat avec Moisson Québec qui allait, sans que personne ne puisse s’en douter, lier son destin professionnel.

« Il m’a dit : Élaine, j’aimerais que tu fasses le pont entre la géographie et le service social. J’ai failli dire non, car pour moi aller travailler dans une banque alimentaire, ça ne répondait pas à mes valeurs. »

« Coup de foudre »

L’étudiante éprouvait, à tort, les mêmes préjugés que bien des gens envers ce service. « Je voyais juste le côté négatif, pour moi c’était comme de rendre les gens dépendants. Mon chum m’a dit : va donc voir avant. Puis j’ai eu le coup de foudre pour tout ce qu’on peut réaliser avec la nourriture et l’aide alimentaire. »

Élaine Côté a vu à quel point il était possible de sortir les gens de la pauvreté grâce à la nourriture, et leur redonner confiance. « Ce n’est pas seulement nourrir un ventre, c’est nourrir la personne dans sa globalité, et développer des approches et façons de faire qui nous ont menés à ça. »

Au fil du temps, Mme Côté est devenue l’une des premières femmes directrices d’une banque alimentaire au Québec. La tendance s’est depuis inversée. « Maintenant on est majoritaires », lance-t-elle avec fierté.

Dans ses années comme directrice, un peu plus tard, Mme Côté a développé avec son équipe plusieurs services dits alternatifs qui visaient à amener les gens à s’impliquer et à créer des réseaux afin de retrouver leur confiance en eux, que ce soit des cuisines ou des jardins collectifs.

« Il y a tellement de belles petites réussites, c’est ce qui m’allume [dans mon métier]. On ne change pas le monde du jour au lendemain, mais on sait qu’on a un impact positif dans bien des vies [...] Un paquet de gens ont reçu de l’aide alimentaire [étant] jeunes et sont devenus des professionnels et s’en sortent très bien. »

En rafale

Financement ardu

L’aspect de son travail qu’Élaine Côté trouve le plus difficile, chez Moisson Québec, c’est celui du financement. « C’est constant, c’est beaucoup d’énergie qui n’est pas investie dans notre mission première, mais qu’on n’a pas le choix de faire pour être capable de continuer, souligne-t-elle. Je dis souvent que Moisson Québec est un colosse aux pieds d’argile. On aide 123 organismes, 36 000 personnes au moins chaque mois dépendent de notre travail, et à hauteur d’environ 73 %, c’est de l’autofinancement, ce qui est énorme. Donc si une seule activité ne fonctionne pas, on n’est pas capable de répondre. Pour moi ce n’est pas normal. Je ne voudrais pas que l’état finance à 90 %, on s’entend, mais quand on pense qu’il ne finance qu’à 5 % environ, ce n’est pas assez. »

Précieux bénévoles

L’armée de bénévoles (plus de 150 réguliers) qui appuie son équipe de 18 employés chez Moisson Québec fascine Mme Côté. « Je les appelle les travailleurs de l’ombre, parce que ce ne sont pas eux qui donnent directement l’aide alimentaire, mais ils s’arrangent pour que les denrées soient distribuées directement aux organismes. » Ceux-ci, dont plusieurs retraités, reviennent semaine après semaine, deux ou trois jours par semaine, et s’investissent dans la mission de Moisson Québec corps et âme. « Ils veulent faire une différence et ils sont là pour ça. On a une belle gang, et pour les employés et pour moi, de voir aller ces bénévoles, c’est de l’or. » Ce dont Mme Côté est le plus fière aujourd’hui, par rapport à Moisson Québec, c’est d’ailleurs d’avoir réussi à bâtir une équipe aussi engagée. « Je suis une fille d’équipe. »