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Une oeuvre inachevée

Tshimanga Biakabutuka demeure le seul joueur de football au Québec à avoir été choisi en première ronde au repêchage de la NFL

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Photo d'archives, AFP En santé, Tshimanga Biakabutuka terrorisait les défenses adverses. Une série de blessures a toutefois coupé court au rêve du porteur de ballon québécois.

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Montréal, début des années 1990... Le jeune prodige Tshimanga Biakabutuka montre un sublime potentiel, au point de s’exiler au programme renommé de football de l’Université du Michigan, où il va tout casser. La légende de « Touchdown Tim » bat son plein et les Panthers de la Caroline en font leur premier choix, le huitième au total, au repêchage de la NFL en 1996. Porteur de ballon adulé, mais trop vite ravagé par les blessures, le Québécois d’adoption a dû retrouver depuis sa voie loin du terrain. Plus de 20 ans après la gloire éphémère, rares sont les journées qui défilent sans que l’inévitable question hante son esprit. « Et si les blessures n’avaient pas tout gâché ? »

Le Zaïrois d’origine qui a touché terre au Québec dès l’âge de quatre ans demeure le seul à ce jour qui a peaufiné son art dans la province pour ensuite être sélectionné en première ronde, dans la NFL, parmi les plus beaux espoirs qui soient.

Sur trame de fond du repêchage qui se met en branle jeudi, Biakabutuka a accepté de discuter généreusement d’un peu de tout avec Le Journal. De son passé d’abonné à la zone des buts jusqu’à son présent stimulant comme propriétaire de quatre restaurants, celui qui réside aujourd’hui dans la région de Charlotte, en Caroline du Nord, peine à réaliser que son parcours fascine toujours.

Produit des Sphynx de l’école Jacques-Rousseau et des Cheetahs du Collège Vanier, Biakabutuka a amorcé sa folle aventure quand Marc Santerre, entraîneur invité dans plusieurs camps, dont celui de l’Université du Michigan, l’a introduit aux Wolverines. Il a fait écarquiller les yeux, au point d’obtenir une bourse d’études. Une légende était née.

« Si Marc ne m’avait pas recruté, je n’aurais jamais été au camp de Michigan et dans cette période-là, je n’étais même pas répertorié comme un espoir pour les universités », se souvient Biakabutuka, reconnaissant.

« Une fois que tu es arrivé dans un programme comme Michigan, le plus difficile est fait parce que tu es rendu là où tous les recruteurs vont te remarquer. Tu deviens plus visible pour la NFL. Tout devient juste une question de jouer, de dominer et d’avoir le talent pour te faire recruter. »

Un talent rare

Et justement, en fait de talent, il en avait à revendre ! Si les recruteurs professionnels le voyaient au départ comme un espoir de troisième ou quatrième ronde, Biakabutuka a compris l’incroyable destin qui l’attendait quand la NFL l’a invité à assister au repêchage, à New York. Traditionnellement, seuls les espoirs de première ronde sont invités. Et au huitième rang, l’improbable ascension au sommet se concrétisait quand le Québécois devenait le joyau des Panthers.

« J’étais à l’arrière-scène, tout nerveux. Tu as l’impression que tu es assis là depuis toujours. Quand j’ai été repêché, c’était tout un soulagement.

« Les gens au Québec ne réalisaient pas vraiment à quel point c’était gros ce qui m’arrivait. À cette époque, le football au Québec, c’était une toute petite communauté. Dans le temps, juste de me rendre à l’Université du Michigan, c’était énorme. La NFL comme telle, je n’avais même jamais pensé à ça. »

Les damnées blessures

L’avenir s’annonçait grandiose en Caroline, au sein d’une équipe qui s’était greffée à la NFL par voie d’expansion un an plus tôt. « Touchdown Tim » aurait toute la latitude pour briller, fort d’un contrat de six ans, pour 12,7 millions.

L’euphorie a vite fait place à l’agonie quand une malencontreuse série de blessures a jeté les premiers nuages sur l’horizon. En santé, Biakabutuka montrait un potentiel alléchant, comme en témoignent ses deux touchés par la course sur plus de 60 verges dans un même match, contre les Bengals de Cincinnati.

Mais les éclairs de génie sont devenus trop dispersés entre une opération à un genou, une blessure récurrente à un orteil, divers autres malaises et la fracture fatidique au pied droit qui a sonné le glas en 2001. En 2002, les Panthers le libéraient de son contrat. Comme un malheur n’arrive jamais seul, un an plus tard, l’équipe atteignait le Super Bowl.

Au bout du fil, lorsqu’on lui demande si sa fin de carrière abrupte le tourmente toujours, un lourd silence précède la réponse.

« Je ne sais pas pourquoi je n’ai jamais pu rester en santé. J’y pense encore. Toujours, en fait... La NFL est bourrée de bons joueurs, mais encore aujourd’hui, je continue de penser que ce n’était pas au-dessus de mes forces. La NFL, c’est une game de talent naturel et je suis encore convaincu que j’étais plus talentueux que bien des joueurs que j’ai vus au Pro Bowl », réfléchit l’homme de 45 ans.

Une nouvelle vie

Le plus ardu aura été d’accepter de quitter les projecteurs. Le monde des affaires dans lequel Biakabutuka s’est réfugié dans sa deuxième vie lui procure réconfort. Jamais, cependant, il n’a pu entièrement faire son deuil de l’adulation de dizaines de milliers de spectateurs qui s’époumonaient chaque fois qu’il s’élançait gracieusement avec le ballon ovale. « La NFL, c’est le top du monde et tout à coup, tu essaies d’être seulement ordinaire dans quelque chose d’autre. C’est un choc pour ta confiance et ton système.

« J’ai traversé une phase où je me demandais qui j’étais, dans quoi j’étais bon et où je m’en allais. Malgré les émotions, j’ai continué d’avancer, mais le fardeau de la déception m’empêchait d’être heureux.

« Aujourd’hui, je le suis, même s’il n’y a rien qui puisse égaler le rush d’adrénaline que te procure le football. Il faudrait être fou pour essayer de recréer ça ailleurs », confie celui qui s’imaginait déjà se lancer en affaires une fois les épaulettes accrochées.

Oui, « Touchdown Tim » est maintenant loin derrière dans le rétroviseur, mais Tshimanga Biakabutuka, lui, a su tracer son nouveau chemin. C’est assurément le plus important touché de sa vie.

Toujours une étoile au Michigan

Si Tshimanga Biakabutuka fait difficilement la paix avec sa carrière avortée dans la NFL, il se console largement avec la dose d’amour que lui procurent encore aujourd’hui les fidèles des Wolverines de l’Université du Michigan, qui n’oublieront pas ses prouesses de sitôt.

« Quand tu domines au football universitaire américain, ça demeure pour la vie. Mon nom, Biakabutuka, est assez unique et c’est resté avec les gens au Michigan. Ça fait 20 ans que je suis passé là-bas et je reçois encore du courrier de fans à toutes les semaines », jure l’ancien porteur de ballon.

Il y avait le nom, bien sûr, mais surtout les brillantes performances qui y sont associées. À sa dernière saison universitaire en 1995, il a accumulé des gains de 1818 verges au sol, un record qui tient toujours pour le programme.

Match contre Ohio State

Son héritage éternel a été légué droit au cœur des indéfectibles des Wolverines, le 25 novembre de la même année.

La rivalité entre Michigan et les Buckeyes d’Ohio State est de celles qui transcendent le sport. Une aversion viscérale entre les deux programmes enflamme les partisans, si bien que les meilleurs dans ces affrontements sont canonisés au rang d’immortels.

Face à des Buckeyes jusque-là invaincus, Biakabutuka a couru, couru et encore couru. Une charge de travail colossale de 37 courses, pour des gains astronomiques de 313 verges, lui vaut le deuxième plus haut total de gains au sol en un match dans l’histoire de l’équipe.

« Je suis encore un gros nom là-bas à cause de ma carrière, mais surtout parce que le match contre Ohio State a cimenté ma réputation.

« Je me rappelle encore que coach (Lloyd) Carr me regardait aller à l’entraînement parce que je n’étais pas à 100 %. Je sentais la tension quand il me demandait si j’allais être prêt. Les entraîneurs et les joueurs sont jugés sur leurs performances dans de gros matchs comme ceux-là. On savait que si on dominait, on gagnerait pour toujours le respect des anciens, de la communauté et de l’université », confie le héros de la rencontre.

À Charlotte

Quant au passage ponctué de déceptions qui a suivi chez les Panthers, Biakabutuka a néanmoins marqué l’imaginaire.

« Je suis surpris quand, à Charlotte, je vois que je suis encore reconnu par des partisans comme l’un des bons anciens joueurs des Panthers. Je pense que les flashs que j’ai démontrés à certains moments sont restés dans la tête des gens. Mais quand je regarde l’ensemble de ma carrière dans la NFL, je suis déçu. Je me pose toujours la question : qu’est-ce que j’aurais pu faire différemment ? »

Statistiques

AVEC LES PANTHERS (NFL) DE 1996 À 2001

  • 51 matchs | Dont 35 comme partant
  • 2530 verges | Par la course
  • 4,1 verges | Par course
  • 789 verges | Sur réceptions
  • 17 touchés

À L’UNIVERSITÉ DU MICHIGAN (NCAA) DE 1993 À 1995

  • 36 Matchs | Dont 13 comme partant
  • 2716 verges | Par la course
  • 6,1 verges | Par course
  • 121 verges | Sur réceptions
  • 24 touchés