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Débattre au Québec et en France

Bernard Pivot
Photo d'archives Bernard Pivot

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S’il est un domaine de l’existence où les Québécois et les Français ne se ressemblent pas du tout, c’est dans leur rapport au débat.

Alors que les Québécois redoutent plus que tout la chicane, et prennent peur dès que quelqu’un dit un mot plus haut que l’autre, les Français croient fondamentalement à la valeur du débat. Nous aimons nous lover dans le consensus, ils peuvent s’engueuler des heures et des heures sans que jamais leur amitié soit remise en question.

Chicane

Cette différence culturelle majeure a de vraies conséquences politiques. On le sait, au Québec, les émissions de débat manquent, et quand nous en obtenons une, il faut l’enrober de crémage télévisuel, comme s’il fallait l’organiser sur le modèle du cirque. À part La Joute, à LCN, qui fait de l’excellent travail, on trouve bien peu d’espaces pour débattre de l’actualité sur une base quotidienne.

Inversement, en France, elles sont plus que nombreuses. Et le débat n’est pas aseptisé. Il vire même à la culture du clash, comme si les choses ne devenaient intéressantes que lorsque deux invités s’affrontent de la manière la plus radicale qui soit.

Écoutez Les idées mènent le monde, une série balado qui cherche a éclairer, à travers le travail des intellectuels, les grands enjeux de sociétés.

De même, le Québec hésite à inviter ses intellectuels dans l’espace public. On les suppose incompréhensibles et voués au pelletage de nuages — ou alors, on invite toujours les mêmes, dans le circuit fermé des émissions radio-canadiennes. On aimerait que le débat se tienne toujours à la hauteur du plancher des vaches.

En France, ils sont au cœur de l’espace public et sont invités à donner du sens aux événements, en montrant pourquoi et comment les choses ne se réduisent pas à leurs apparences.

Nous ne deviendrons pas français demain. Notre peuple a sa mentalité, sa culture, sa manière de voir le monde, et c’est très bien ainsi. Mais nous aurions tout avantage à nous inspirer de la France pour nous amener à redéfinir notre rapport au débat public. Nous pourrions nous inspirer du sens du débat à la française, histoire de nous habituer aux échanges contradictoires permettant de comprendre que sur un même sujet, plusieurs points de vue sont possibles.

Pourquoi ne retrouve-t-on pas sur les chaînes d’information continue une ou deux émissions quotidiennes où s’affronteraient de manière civilisée, mais ouverte des journalistes, des essayistes, des militants, des intellectuels, qui discuteraient des grands débats de société ? Chacun n’aurait pas pour vocation de jouer à l’expert, mais assumerait son point de vue clairement. Il ne serait pas nécessaire, à la fin de l’émission, de se réconcilier à la québécoise. Nous pourrions simplement diverger clairement de manière civilisée.

Je précise qu’on pourrait ajouter à cela des émissions vouées aux idées, d’autres à la littérature, d’autres à l’histoire. Cela nous oxygénerait !

Télévision

Le débat est essentiel pour une raison simple : il nous sort des oppositions convenues et du ronron d’une actualité qui tend à tout aplatir à partir d’une conception exagérément limitée de ce qui passionne l’homme ordinaire.

Qui sait, nos concitoyens pourraient prendre goût à cela. Je suis convaincu que le commun des mortels aime être dépaysé mentalement du ronron quotidien. Et c’est la démocratie, finalement, qui serait bien servie. Avec bonhomie.