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Numérique en éducation: le Québec passe de la disquette à l’intelligence artificielle

 Numérique en éducation: le Québec passe de la disquette à l’intelligence artificielle

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Moins de 18 mois après le lancement de la Stratégie numérique du Québec, le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, M. Jean-François Roberge, annonce un tout nouveau Cadre de référence de la compétence numérique en éducation dont le principal objectif est de favoriser une utilisation CONFIANTE, CRITIQUE et CRÉATIVE du numérique, en plus de proposer des stratégies pour faire face, avec plus d’acuité, aux enjeux liés au développement des technologies émergentes, telles l’intelligence artificielle et la réalité virtuelle.   

Il était temps, M. le ministre. Vraiment.                  

Sept ans que mes élèves du secondaire, comme plus de 100 000 autres, apprennent au quotidien avec une tablette électronique. Sept ans que je m’évertue à parfaire mes connaissances, et mes compétences, afin d’intégrer efficacement les fonctionnalités de cet outil (parce qu’il s’agit ni plus ni moins d’un outil!) dans mes séquences d’enseignement de la lecture, de l’écriture et de l’oral afin de rendre mes élèves plus actifs, plus engagés, plus critiques et plus autonomes dans leurs apprentissages. Sept ans que je vois une grappe d’irréductibles travailler d’arrache-pied pour optimiser son utilisation en salle de classe... Sept ans que j’en vois d’autres résister avec beaucoup de ténacité aux changements qui s’opèrent dans notre société et, à fortiori, dans nos écoles québécoises. Sept ans que je constate des iniquités inacceptables sur le terrain, iniquités qu'aucun parent ne devrait JAMAIS tolérer.                  

Bref, je n’y croyais plus.                   

Après avoir essuyé toutes sortes de commentaires, sur toutes sortes de tribunes, laissant sous-entendre que mes élèves n’avaient plus de connaissances maintenant qu’ils avaient une tablette... ou insinuant qu’ils gambadaient dans ma classe en chantonnant : «Google, Wikipédia et Instagram sont mes seuls véritables amis!» alors qu’ils lisaient Voltaire, Camus, Laferrière, Gary, Dumas, Vian, Mouawad, Orwells...                  

Je n’y croyais plus tellement j'étais stupéfaite de constater l’inertie des décideurs de l’éducation devant le raz-de-marée provoqué par la technologie dite intelligente chez les enfants, les adolescents, et les adultes. Marre de voir que la majorité de la population fait du déni et refuse d’outiller notre jeunesse, préférant la laisser se faire avaler tout rond par l’immensité du web, par les petites et grandes misères des réseaux sociaux, par les stratégies astucieuses des concepteurs de jeux vidéo, par les créateurs de fausses nouvelles et les promoteurs sans scrupules, appelés youtubeurs.                   

Alors que la technologie, lorsqu’elle est utilisée modérément, judicieusement et à bon escient, a tant à offrir...                 

Une compétence numérique, douze dimensions.  

Dans son nouveau cadre de référence, chapeauté par le Groupe de recherche interuniversitaire sur l'intégration pédagogique des technologies (GRIIPTIC), dirigé par le professeur Thierry Karsenti, le ministère a opté pour une seule et unique compétence numérique à laquelle se rattachent douze dimensions phares dont deux fondamentales: Agir en citoyen éthique et Développer et mobiliser ses habiletés technologiques pour apprendre. L’une sollicitant la pensée, la conscience et la philosophie; l’autre, le côté pragmatique et résolument technique.                   

Les dix autres dimensions rejoignent les fameuses compétences du 21e siècle, si recherchées dans les milieux professionnels modernes: savoir communiquer, collaborer, créer, résoudre des problèmes, chercher efficacement de l’information et produire du contenu à l’aide du numérique. Le nouveau cadre vise aussi à favoriser le développement professionnel autonome et l’inclusion, sous toutes ses formes.                  

Certains seront rassurés (Ô misère!), car ce cadre n’est pas, pour l’instant du moins, prescriptif, c’est-à-dire qu’il n’oblige personne à faire quoi que ce soit. Cependant, certaines actions qui en découleront pourront l’être éventuellement. Néanmoins, il a le mérite, autant dans sa forme que dans son contenu, de proposer des balises claires issues d’un travail de recherche rigoureux.                  

Un cadre innovant, inspiré de 135 référentiels provenant de 17 pays   

Le choix des douze dimensions est le fruit d’un travail de recension scientifique étalé sur deux ans, suivi d’un vaste processus de consultation auprès de centaines d’acteurs impliqués dans l’intégration du numérique en éducation au Québec. Il ne s'agit donc pas d'une démarche arbitraire répondant à des urgences politiques.                  

Par contre, la prochaine étape, celle du Référentiel des compétences professionnelles de la profession enseignante, sera cruciale. Parce que pour que ce nouveau cadre se déploie sur le terrain de façon cohérente et structurée, les futurs enseignants auront besoin d’une formation universitaire solide pour les aider à gérer leurs futures classes et à saisir la valeur ajoutée du numérique sur le plan pédagogique. Les dizaines de milliers d’enseignants déjà présents sur le terrain auront aussi besoin de plusieurs sessions de formation continue, à la fois stimulantes, pertinentes et reconnues, pour les aider à repenser leurs façons de faire. Pour cela, les chercheurs et les milieux de pratiques devront établir des ponts pour favoriser le transfert des connaissances. Tout cela représente des sous. Beaucoup beaucoup de sous. Et les enveloppes budgétaires devront suivre de façon cohérente, sans poudre aux yeux, et être distribuées à la lumière d'actions concertées.                  

Vous savez pourquoi?                

Parce que nous n’avons pas le luxe de nous tromper. Parce que même si, comme moi, plusieurs croient sincèrement au potentiel du numérique dans les salles de classe, la situation actuelle est loin d’être rose. Étant donné les enjeux et les défis réels liés à la cyberdépendance et aux distractions causées par le fait d’être connecté et stimulé par des écrans en permanence, il serait dangereux de se lancer dans un déploiement technologique effréné, sans que tout soit judicieusement réfléchi et orchestré.                  

 Il en va de la réussite des prochaines générations d’apprenants qui, je l’espère sincèrement, seront mieux outillées que nous le sommes présentement pour gérer leur utilisation des appareils dits intelligents.