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Plus d’autonomie pour les super-infirmières

Christine Laliberté, infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne au Centre médical Saint-Vallier, à Québec.
Photo Jean-François Desgagnés Christine Laliberté, infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne au Centre médical Saint-Vallier, à Québec.

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Les infirmières praticiennes spécialisées (IPS), les fameuses super-infirmières, ça fait 15 ans qu’on en parle. Quinze ans que les politiciens les évoquent en campagne électorale comme un moyen pour désengorger l’accès au système de santé, sans qu’on ait l’impression de venir à bout de finir d’implanter le modèle complètement.

En Ontario, il y a 3000 infirmières praticiennes, soit 2,11 par 10 000 habitants. Au Québec, on en compte un peu plus de 500, pour un ratio de 0,59 par 10 000 habitants. On espère atteindre le nombre de 2000 d’ici 2025.

Mais qu’est-ce qui a bloqué ?

Le nerf de la guerre

Pour me faire une idée, je suis allé voir Christine Laliberté, qui travaille comme infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne au Centre médical Saint-Vallier, à Québec. Elle est aussi présidente de l’Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ), une fonction qu’elle assume bénévolement en plus de ses occupations professionnelles. La petite et jeune organisation ne bénéficie pas des mêmes ressources qu’un ordre professionnel ou un syndicat.

Mme Laliberté m’explique que le nerf de la guerre, pour les IPS, c’est la reconnaissance du rôle pour lequel leur formation — composée de deux diplômes de deuxième cycle et de deux stages de six mois — les a préparées. Dans toutes les autres provinces, le nombre d’heures de formation que reçoivent les IPS est moindre. Elles détiennent néanmoins des pouvoirs diagnostiques beaucoup plus importants que leurs consœurs du Québec.

« La loi n’est pas pareille dans toutes les provinces, explique Christine Laliberté. Ailleurs, tout commence par le diagnostic, et, de là, c’est possible de prescrire et il y a des listes d’actes qui sont autorisés. Au Québec, on avait des listes, mais pas de capacités diagnostiques. Pourtant, la décision de prescrire quelque chose, ça part nécessairement d’un diagnostic. »

C’est le débat dont on a entendu parler cet hiver, en fait. Les règles de pratiques convenues entre le Collège des médecins (CMQ) et l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) confèrent aux IPS la capacité d’amorcer les traitements pour six maladies chroniques, comme le diabète et l’hypertension. À condition toutefois qu’un médecin vienne valider le diagnostic dans les 30 jours.

Pour le patient, ça fait donc deux rendez-vous médicaux pour se faire dire la même affaire. Et ça alourdit le système plutôt que de le désengorger.

En février, avec les pressions de la ministre Danielle McCann, le CMQ a finalement accepté de revoir sa position et d’abolir ce délai de 30 jours. Celui-ci devait présenter hier à son conseil d’administration un projet d’entente à cet effet avec l’OIIQ. On saura lundi ce qui en ressort, mais les pouvoirs des super-infirmières, formées pour poser des diagnostics, demeureront quand même restreints.

Élargir la première ligne

« Ce qu’on fait, au fond, c’est élargir la première ligne. » Christine Laliberté dessine des cercles sur un post-it. « Avant, pour entrer dans le système, tout passait par les médecins qu’il y avait dans une clinique. Maintenant, avec les infirmières praticiennes et cliniciennes, ce sont plus de gens qui peuvent recevoir les personnes et les référer vers le professionnel dont elles ont besoin. »

Comme c’est parfois le cas en politique publique, on a l’impression que les choses fonctionnent mieux en pratique qu’en théorie. En haut, il y a des lobbies qui protègent des chasses gardées. En bas, il y a des médecins et des IPS qui sont habitués à travailler ensemble depuis longtemps. « On est fluide, image Christine Laliberté. On parle de nos patients ensemble. Des fois, je dirige vers un médecin un cas avec lequel je ne suis pas à l’aise. D’autres fois, c’est un jeune médecin qui me pose des questions parce que j’ai plus d’expérience que lui. »

Qu’est-ce qui bloque ?

Alors, qu’est-ce qui bloque encore ? Qu’est-ce qui bloque pour que, partout, on puisse bénéficier d’un service comme celui du Projet Archimède, mis en place par Christine Laliberté à la Clinique Saint-Vallier, où on peut autant être reçu par une infirmière, un médecin, un physiothérapeute ou une nutritionniste, selon notre besoin ?

« Il y a toujours de la résistance au changement », dit Christine Laliberté, probablement soucieuse de ne pas brusquer des intervenants alors que des échanges fondamentaux pour l’avenir de sa profession sont en cours.

« Une affaire que je voudrais qu’on dise, c’est que pour nous, l’autonomie d’une infirmière praticienne, c’est de pouvoir utiliser ses compétences pleinement. Il y a des gens qui pensent que ça veut dire qu’on veut travailler toutes seules. Mais les médecins et nous, on va continuer de se parler et de référer les uns aux autres. »

Voilà qui est dit. Maintenant, est-ce qu’on peut tous avoir accès à des infirmières praticiennes ?