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Inondations: «stress majeur» pour les sinistrés

La détresse est palpable chez plusieurs victimes des crues printanières partout au Québec, selon des experts

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Le stress « majeur » des inondations entraîne des besoins criants d’aide psychologique auprès des sinistrés qui passent par toutes sortes d’émotions, constatent les équipes sur le terrain.

« C’est un stress majeur, une inondation dans une maison, assure la présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou. [...] Pour certaines personnes, ça peut être extrêmement traumatique. »

« [Une maison], c’est l’endroit qui représente la sécurité. [...] Quand ça devient un lieu hostile, la sécurité tombe. C’est comme si le plancher s’en va en dessous de tes pieds », ajoute la Dre Grou.

Désarroi, tristesse, angoisse, stress : les inondés passent par toute une gamme d’émotions, constate la Croix-Rouge canadienne.

« Quand les gens sont dans l’inconnu, c’est ce qui est difficile, dit le porte-parole Carl Boisvert, qui a visité plusieurs zones sinistrées de la province. On sait que les besoins seront énormes. »

Sujet tabou

Au Québec, une centaine de bénévoles de la Croix-Rouge sur le terrain sont formés pour détecter les signes de détresse et orienter les victimes de la crue des eaux vers des professionnels du réseau de la santé (travailleurs sociaux, psychologues), qui sont aussi sur place.

« Les gens se pensent plus forts, et la santé mentale est un sujet tabou, dit M. Boisvert. Notre volonté, c’est d’ouvrir le canal de discussion, de les mettre en confiance. »

Dans les Laurentides, 24 intervenants psychosociaux sont déployés sur le terrain, dont six à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, et six à Lachute. Au besoin, les patients sont transférés dans des centres hospitaliers. En Montérégie, de 8 à 10 intervenants sont déployés au quotidien.

La réalité

Selon plusieurs professionnels, les sinistrés qui étaient préparés aux inondations ont mieux réagi psychologiquement. À l’opposé, les citoyens de Sainte-Marthe-sur-le-Lac ont eu l’effet de surprise.

En Beauce, le stress aigu a maintenant fait place au choc du réel.

« Là, on est dans la détresse de la réalité, dit Joanie Roy, chef du programme de santé mentale au Centre intégré de santé et de services sociaux de Chaudière-Appalaches. Je pense que ça va mieux parce qu’on a passé le pic de la crise. [...] Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas des impacts psychologiques importants qui vont perdurer. »

À court terme, les sinistrés devraient éviter de prendre de grosses décisions, selon la psychologue Grou.

« On n’a pas de recul. Ce n’est pas le temps de mettre la maison en vente », dit-elle.

 

Rigaud

Photo Matthieu Payen

Les inondations lui rappellent sa femme décédée d’un cancer en 2017

À pied, en camion et en canot, un sinistré de Rigaud réalise chaque jour un parcours du combattant pour aller vérifier l’état de sa maison qu’il a évacuée il y a 10 jours. Mais c’est la charge émotionnelle de ce retour qui est le plus difficile à vivre pour lui.

« Ça me rappelle ma femme décédée », souffle Gérard Fuentes, en contemplant sa maison ceinturée par les flots.

En 2017, le septuagénaire avait affronté les inondations avec sa conjointe atteinte d’un cancer.

M. Fuentes raconte leurs trajets en canot pneumatique pour se rendre à l’hôpital où son épouse recevait des traitements de chimiothérapie.

« Une fois, je suis tombé tout entier dans 10 pouces d’eau en voulant monter dans le bateau. Je me souviens encore de son rire », confie le sculpteur sur bois.

Après son décès, M. Fuentes n’a pas osé faire le changement qui s’imposait : déménager. Difficile dans un moment pareil de quitter son coin de paradis, où de nombreux oiseaux viennent le saluer quotidiennement.

« Mais là, c’est trop, il faut que je sorte d’ici », dit-il, espérant pouvoir compter sur un dédommagement de l’État, parce que « personne ne voudra acheter [sa] maison ».

« J’ai 75 ans, je ne peux continuer à m’imposer ça tous les deux ans, poursuit-il. Je vais me trouver autre chose, en hauteur si possible. »

À quelques kilomètres de là, dans un autre secteur inondé de cette ville de la Montérégie, William Bradley, 73 ans, résiste encore.

« Ma femme est partie, elle ne pouvait plus supporter, mais moi j’essaie de protéger mon château », dit-il en riant devant sa petite maison.

L’homme qui a été pilote dans le Grand Nord affirme avoir déjà vécu des situations pires, mais il avoue se sentir stressé et avoir perdu dix livres depuis le début des inondations, alors que quatre pouces d’eau stagnent dans son sous-sol.

– Matthieu Payen

Gatineau

Une quinzaine de pompes n’ont pas permis de sauver toute sa maison

De nombreux citoyens de Gatineau ont regardé l’eau monter avec méfiance, mercredi. Les crues ont atteint des sommets par endroit. Les sinistrés ne sont pas au bout de leur peine. L’eau pourrait grimper encore mercredi et jeudi avec la pluie annoncée.

« Si l’eau continue de monter, je perds ma maison, confie avec un ton inquiet Richard Bertrand, aussi inondé il y a deux ans. Il manque 9 pouces pour que l’eau embarque sur le plancher du rez-de-chaussée. »

L’homme de 64 ans a passé les 10 derniers jours à lutter contre la montée inévitable des eaux grâce à une quinzaine de pompes, qui n’ont pas suffi à la tâche. Il a « lancé la serviette » vendredi lorsqu’il a choisi d’aller dormir à l’hôtel, gracieuseté de la Croix-Rouge.

« Je suis vraiment fatigué, souffle-t-il. C’est de l’ouvrage. Tu ne dors pas, les journées sont longues. »

– Guillaume St-Pierre

Son paradis devient sa « maison de l’horreur »

Un Ontarien s’est exilé au Québec après une séparation, il y a six ans. Il s’est réfugié sur le bord de l’eau, à Gatineau, où il comptait bien prendre sa retraite en paix.

« C’était censé être ma maison pour prendre ma retraite. Finalement, c’est la maison de l’horreur », déplore Roberto Alberelli.

L’homme originaire d’Ottawa a vu sa propriété prendre l’eau en 2017. Des dizaines de milliers de dollars en rénovations plus tard, il croyait bien être en sécurité. Mais sa maison de rêve a une nouvelle fois été inondée cette semaine.

« J’ai tout fait ce que le gouvernement m’a dit de faire. Et je me retrouve dans le même pétrin, après avoir gaspillé 125 000 $, ajoute-t-il. J’en ai assez, je n’ai plus d’énergie. J’ai 54 ans. Ce n’est pas de cette façon que j’ai envie de passer mes printemps. »

Même si les crues ont à peine atteint la résidence de M. Alberelli, il a tout de même été inondé en raison des refoulements d’égouts.

– Guillaume St-Pierre

Pointe-Calumet

Photo Geneviève Quessy

Entraide et fatigue

Une femme des Laurentides épuisée par le manque de sommeil, trouve quand même l’énergie d’aider son entourage dans le besoin.

Le sous-sol de Sarah Douville, à Pointe-Calumet, est inondé, mais ce n’est rien, selon elle.

« Depuis que la digue de Sainte-Marthe-sur-le-Lac a cédé, on aide nos amis et familles qui ont dû quitter leur maison. On finit notre journée de travail et on se rend là-bas directement. La nuit de samedi, on n’a juste pas dormi ! »

« Quand la digue a cédé, mon chum a plongé pour sauver les chiens de mon amie. Un chien en panique l’a mordu et sa blessure s’est infectée à cause de l’eau sale, et il doit prendre des antibiotiques. On est fatigués, mais le pire c’est qu’on ne sait pas combien de temps ça va durer.

– Geneviève Quessy, collaboration spéciale

Montérégie

Photo Caroline Lepage

Fonds de pension anéanti

Un couple de la Montérégie, dont la maison a subit d’énormes dommages pour une deuxième fois en deux ans, voit ses projets de retraite anéanti à cause des inondations. Jacques Pelletier, 69 ans, et Diane Joyal, 67 ans, pensaient profiter de la vie lorsqu’ils ont fermé, en 2016, leur restaurant Le Varvo qui se trouvait à l’étage inférieur de leur maison, située le long du Chenal-du-Moine à Sainte-Anne-de-Sorel.

Ils en ont profité pour transformer leur ancien commerce en logement dans l’espoir d’augmenter un peu leurs revenus de retraités.

En 2017, les inondations ont complètement détruit le nouvel appartement et le terrassement. Mme Joyal a alors sombré dans une dépression, mais le couple s’est retroussé les manches et a tout réparé.

Le gouvernement a payé environ 60 % des travaux qui ont coûté 70 000 $. Le couple a pigé dans son «fonds de pension» pour assumer le reste de la facture.

Ce printemps, M. Pelletier avait installé quatre pompes dans le logement refait pour empêcher l’eau de monter, mais les crues printanières ont tout saccagé. Le couple est extrêmement découragé. «On a travaillé gros. Je suis brûlé! Je n’ai plus d’énergie», se désole M. Pelletier. Mme Joyal, qui est toujours médicamentée à la suite de sa dépression, croit avoir travaillé toute sa vie pour rien. «Notre maison, c’était toutes nos économies», s’attriste-t-elle.

– Caroline Lepage, collaboration spéciale

Bilan

 

Centre-du-Québec

  • Maisons inondées: 115
  • Maisons isolées: 141
  • Personnes évacuées: 1

Chaudière-Appalaches

  • Maisons inondées: 75
  • Maisons isolées: 0
  • Personnes évacuées: 14

Estrie

  • Maisons inondées: 1
  • Maisons isolées: 1
  • Personnes évacuées: 33

Laurentides

  • Maisons inondées: 4043
  • Maisons isolées: 1059
  • Personnes évacuées: 6947

Lanaudière

  • Maisons inondées: 238
  • Maisons isolées: 353
  • Personnes évacuées: 37

Mauricie

  • Maisons inondées: 501
  • Maisons isolées: 606
  • Personnes évacuées: 14

Montérégie

  • Maisons inondées: 136
  • Maisons isolées: 158
  • Personnes évacuées: 347

Outaouais

  • Maisons inondées: 1624
  • Maisons isolées: 293
  • Personnes évacuées: 2658

Montréal

  • Maisons inondées: 147
  • Maisons isolées: 49
  • Personnes évacuées: 248

Laval

  • Maisons inondées: 170
  • Maisons isolées: 700
  • Personnes évacuées: 175

Sainte-Marthe-sur-le-Lac

  • Maisons inondées: 2500
  • Maisons isolées: 0
  • Personnes évacuées: 6000