/opinion/blogs/columnists
Navigation

« Tu ne vois plus ta maman? »

Qu’à la mémoire de cette petite, nous nous assurions de réparer ce qui est brisé.

« Tu ne vois plus ta maman? »
Photo Mario Beauregard

Coup d'oeil sur cet article

Au moment de prendre place dans le studio de QUB ce 1er mai, un cafard sans nom s’est emparé de moi... 

Ce devait être un moment le fun, quelque chose de réjouissant, on ferait un bout de radio, live, Martineau et moi. On le fait toujours en duplex habituellement.  

Quelques heures avant, j’avais les pieds dans l’eau, quelque part entre Ripon et Saint-André-Avellin, sur le bord de la rivière de la Petite-Nation. Ça me faisait du bien de sortir la tête de l’eau, des inondations, des détours à ne plus finir pour se rendre çà et là.  

C’est que plusieurs artères importantes, par chez nous, sont bloquées, obstruées, un pont fermé, une route impraticable quand la rivière a décidé de faire son lit dans l’affluent d’à côté.  

J’étais sincèrement content de rencontrer, enfin, Richard. De lui serrer la pince, à lui, à Hugo, et à tous les autres, en plein cœur de Montréal.  

La petite martyre de Granby 

On me briefe sur le début de l’émission. On part ça avec quelques minutes sur la petite fille de Granby. Tsé la petite fille là... 

Comme tout le monde, j’avais entendu la nouvelle. Mais j’avais bloqué cette information. Impossible pour moi de lire là-dessus. Quelque chose comme un blocage.  

À 15 minutes d’entrer en ondes, je me tape quelques lignes, il le faut. Je m’isole un brin. Puis un cafard s’empare de moi. Dans tous les interstices de mon corps. J’aurais voulu pleurer.  

Il ne fallait pas que je voie le visage de la petite. Si belle.  

Je ne sais trop si c’est le papa d’une petite fille du même âge qui réagissait ainsi; ou si c’est le déferlement de nouvelles concernant cette sordide histoire. J’ai toujours été incapable de dealer avec la violence faite aux enfants.  

(Vous dire à quel point le dévoilement du plus de détails possible sur cette histoire depuis me rend malade... Doit-on vraiment déterrer chaque roche, publier chaque nouveau détail? Pu capab!

Assis sur la chaise de l’invité dans le studio, je fixe un des écrans en sourdine devant moi. Et vient ce cliché de la petite à LCN, l’angle du visage. Tout devient flou.  

Puis je détourne le regard. Une grande respiration. C’est pas possible. Comment des êtres humains peuvent-ils faire ça ?  

On fera notre demi-heure. Je ne pense pas que cela aura trop paru. J’étais assommé. 

 

« Tu ne vois plus ta maman? »
Photo Agence QMI, Mario Beauregard

« Tu ne vois plus ta maman? » 

Sur la route du retour, un gros motton est passé. M’est revenue à la mémoire une conversation très précise que ma cadette avait eue avec une amie il y a quelque temps de cela. Un truc qui m’avait marqué.  

Au bout du rang, dans un bâtiment qui jadis avait servi de lieu de rassemblement d’une communauté religieuse, un couple tenait une famille d’accueil. Des petits de la DPJ, il y en avait.  

Ma cadette s’était liée d’amitié avec une jeune fille de son âge qui résidait là. À l’occasion, j’allais l’y mener. Ce couple, d’une gentillesse, avec qui je causais quelques fois. Lors de ma première visite, un petit garçon ne quittait pas l'interstice de sa porte de chambre, laquelle on pouvait voir du seuil de l'entrée. Le petit, à l'allure confuse. La dame qui m'expliquera que ce petit venait d'arriver. Qu'il était encore sous le choc.  

Ouf. Faut être fait fort que je me suis dit...  

Les petites s’amusaient et je m’apprêtais à quitter pour retourner chez moi pour laisser les enfants s’amuser un brin. Et je capte ce bout de conversation entre les deux amies.  

C’est l’été avant la première année, ma cadette est curieuse. Les fillettes discutent, de cette étrange situation. Inhabituelle du moins.  

« C’est pas ta maman ici? Tu ne vois plus ta maman? » 

Les fillettes s’éloignent. Je suis perplexe.  

Plus tard, ma cadette me posera bien quelques questions. Sa plus grande préoccupation, c’est que son amie ne sera au bout du rang pour « toujours ». Selon sa compréhension de la temporalité.  

Car son amie voyait sa maman « des fois », « en attendant ».  

« En attendant quoi papa? » 

Au début de l’année scolaire, sa petite amie n’était plus là. 

Le cafard, ça part un peu de là.  

*** 

Nous n’avons pas le droit de faillir à nos enfants. Collectivement. Quand le PM Legault s’est levé à l’Assemblée nationale, quand tous les députés l’ont applaudi, moment solennel.  

Qu’à la mémoire de cette petite, nous nous assurions de réparer ce qui est brisé.