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Lettre à un ange abandonné

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 Petit ange, je dois t’appeler comme cela parce que l’horreur dans laquelle baigne ta famille nous interdit même de te rendre hommage avec ton prénom. J’ose te parler au nom d’une société qui t’avait fait des promesses. 

 Il y a eu des problèmes dans ta famille. Je ne m’en mêle pas. Aujourd’hui, plusieurs pleurent que leurs appels à la DPJ n’aient pas été entendus. Et ton père fait face à des accusations terribles. 

 Mais tu as eu la chance de naître au Québec. Tu avais le droit de croire que c’est un privilège. Parce que ta société s’est dotée d’un éventail de mécanismes pour s’assurer de protéger les enfants dont la famille connaît des difficultés. Non seulement la promesse consiste à garantir ta sécurité personnelle, mais aussi à assurer ton épanouissement. 

 Ton école 

 D’abord nous t’avons promis qu’au Québec, tu pourrais aller à l’école. L’école est gratuite, la fréquentation scolaire est obligatoire jusqu’à 16 ans. Voilà une double sécurité : nous te donnons les outils pour préparer ton avenir et nous te mettons en contact avec des adultes responsables au quotidien. Si quelque chose ne va pas, ils le verront. 

 Pour des raisons obscures, on t’a retiré de l’école. À sept ans. Inacceptable. Inexplicable. Cela aurait dû sonner une retentissante alarme. Tu as été retirée de l’école pendant tout un mois... Ta place va rester vide. 

 Nous t’avions promis que la police était là pour te protéger contre la violence. Il faut que quelqu’un les appelle, il faut qu’ils prennent la situation au sérieux. Ils sont arrivés pour t’aider. Trop tard. Ton petit corps meurtri et magané n’a pas pu tenir jusqu’à leur arrivée. 

 Nous t’avions promis que tu vivrais dans une société où le système de justice contribuait à protéger les enfants. Un premier juge a tranché : les problèmes dans ton foyer précédent étaient si grands qu’il valait mieux que tu ailles vivre avec ton père, dans cette maison qui fut ton donjon. Puis un autre juge a donné l’absolution à ta belle-mère après qu’elle t’eut battue violemment. 

 La DPJ 

 Nous t’avions promis que si toutes les choses qui devraient normalement te protéger en arrivaient à te laisser tomber, une soupape de sécurité ultime entrerait en jeu : la DPJ. Une organisation entièrement dévouée à la protection des enfants. Avec tes misères, ils t’ont bien connue les intervenants de la DPJ depuis ta plus tendre enfance. 

 Cette fois-ci, ils ont reçu plein d’avertissements de gens qui s’inquiétaient pour toi. Mais en vain... Ils t’ont échappée. Il y aura enquête, on va parler de toi longtemps. Dans le but d’améliorer cet avenir que tu ne verras jamais. 

 Tu vas le trouver bizarre notre monde des grands. La semaine passée, tu allais fouiller dans les vidanges pour manger. Maintenant, il y a une montagne de toutous sur ton terrain. 

 Toute ta vie on s’est câlissé de toi. Une fois morte, tu fais bouger tous les grands médias, le Parlement et même le premier ministre. 

 Aujourd’hui, tu nous entends de là-haut promettre sur toutes les tribunes que nous ferons ce qu’il faut pour qu’une telle chose ne se reproduise jamais. Des promesses. Tu dois avoir pas mal de doutes sur notre sérieux. 

 Nous t’avions promis. Nous t’avons laissée tomber. Je pense bien qu’il faille laisser passer quelques jours avant de te demander pardon.