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L’omerta qui tue

Periode des questions
Photo Simon Clark Manon Massé et François Legault

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Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai nommée Rose. Martyrisée par son père et sa belle-mère, celle qu’on appelle la « fillette de Granby » est morte à sept ans. Victime d’un « système » inhumain se refusant à la sauver d’un milieu familial toxique, la toute jeune fleur qu’elle était n’est plus.

Une enquête publique sera tenue. Les partis d’opposition s’engagent à travailler avec le gouvernement. Dans un rare moment d’unité à l’Assemblée nationale, tous les élus ont applaudi le premier ministre François Legault lorsqu’il a juré d’agir. Tout cela est juste et bon. Et pourtant, l’essentiel n’a pas encore été dit.

La mort gratuite de cette fillette est le symptôme tragique d’un dysfonctionnement nettement plus large et profond. Depuis des années, il ronge nos services sociaux et la société elle-même. Face aux plus vulnérables – aînés, enfants violentés, personnes déficientes intellectuelles –, le « système » ne répond plus.

Déraillement

L’austérité est à blâmer en partie. Elle a multiplié les drames humains. Noyée dans le gigantisme bureaucratique de l’ex-ministre Gaétan Barrette, l’imputabilité des dirigeants a aussi foutu le camp. Les « usagers », eux, ne sont plus que des numéros.

Même si certains sont compétents, il y a trop de chefs de service trop bien payés. Tenant à leurs avantages, plusieurs refusent d’exiger mieux pour les usagers. Le tartuffe qui, jusqu’à hier, dirigeait la DPJ de l’Estrie, responsable du dossier de la fillette de Granby, en est un spécimen parmi d’autres.

Trop de chefs, mais pas assez d’intervenants « terrain » et, surtout, beaucoup mieux formés. Bref, le « système » ne souffre pas de simples « failles », mais d’un déraillement généralisé. Deux graves problèmes minent en effet nos services sociaux.

Le premier est le manque chronique de ressources. Le deuxième est la déshumanisation et le désengagement moral du « système » dans son ensemble, incluant ses principaux acteurs. Or, le deuxième est bien plus pernicieux que le premier.

Déshumanisation

Le « cas » de la fillette de Granby l’illustre parfaitement. Puisque sa grand-mère paternelle se battait pour en ravoir la garde, il n’y avait aucune « liste d’attente » dans son cas. Il fallait la sortir des griffes de ses bourreaux, mais personne dans le « système » ne l’a fait.

La déshumanisation des services est aujourd’hui systémique. L’omerta règne à tous les paliers. Le réflexe à l’autoprotection de ses patrons et l’indifférence des gouvernements précédents ont fait le reste. Si le gouvernement Legault ne s’attaque pas à cette déshumanisation, toute réforme sera vouée à l’échec.

Puis il y a la société. La maltraitance des personnes vulnérables augmente. Les parents inaptes ne manquent pas non plus. Les 100 000 signalements annuels à la DPJ ne sont que la pointe de l’iceberg. Que se passe-t-il ? Le parti-pris des juges et de la DPJ pour les familles biologiques, quand elles sont dangereuses pour l’enfant, est aussi une tare judéo-chrétienne dont on doit se défaire.

Il est vrai que le gouvernement Legault hérite d’une flopée de problématiques sociales et politiques gravissimes, et qu’à l’impossible nul n’est tenu. Il n’en reste pas moins qu’on sent chez le premier ministre une volonté d’agir.