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L’économie américaine va bien mieux que la politique

L’économie américaine va bien mieux que la politique
AFP

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Aux États-Unis, les principaux indicateurs économiques continuent de dépasser les attentes. Il y a toutefois de la place pour l’amélioration et cette performance enviable n’offre aucune garantie à ceux qui seraient tentés de miser dès aujourd’hui sur la réélection du président Trump.  

L’économie américaine se porte bien. Hier, les chiffres de l’emploi pour avril ont été publiés et ceux-ci dépassaient les attentes. L’économie américaine a créé 263 000 emplois en avril et le taux de chômage a baissé de deux dixièmes de points, pour se fixer à 3,6%, le plus bas taux d’ensemble depuis 1969. Ces deux chiffres représentent la poursuite d’une tendance relativement stable depuis la fin des pertes d’emplois attribuables à la grande récession de 2008-2009. En effet, depuis septembre 2010, l’économie américaine a connu un solde positif de l’emploi à tous les mois, avec une moyenne mensuelle de 201 000 emplois ajoutés, et pour ceux qui se posent la question, la moyenne se situe presque exactement au même niveau (200 000 par mois) depuis l’entrée en poste du président Trump.   

Évidemment, cette création soutenue d’emplois s’est traduite par une baisse du taux de chômage, qui est passé d’un sommet de 10,0% peu après la fin de la récession en octobre 2009 à 3,6% le mois dernier. En janvier 2017, ce taux était à 4,7%. On assiste aussi à une hausse des salaires qui dépasse celle des prix à la consommation. Plusieurs se réjouissent aussi de ce qu’on ne voit pas: l’inflation galopante qu’on pourrait craindre dans un tel contexte ne s’est pas encore montré le nez.  

La croissance du PIB pendant le premier trimestre de 2019 a aussi dépassé les attentes, se chiffrant à 3,2% sur une base annuelle. La bourse donne aussi des signes de vigueur, alors que l’indice Dow Jones a rattrapé presque toutes les pertes encourues à la fin de 2018 pour revenir près de son niveau record. Plusieurs facteurs économiques expliquent cette bonne performance récente, notamment la vigueur de l’économie mondiale qui a soutenu les exportations américaines à un niveau élevé malgré la poussée du protectionnisme aux États-Unis et ailleurs. La confiance des consommateurs américains, qui s’était un peu estompée à la fin de 2018, est revenue en force en 2019, ce qui favorise la croissance.   

Les politiques de l’administration Trump y sont également pour quelque chose et même si le président tombe facilement dans l’hyperbole pour qualifier ses succès, il est de bonne guerre de sa part de chercher à bénéficier politiquement de cette manne économique.   

Ce qui va moins bien  

En grattant un peu sous la surface, les pessimistes trouvent aussi matière à inquiétude. Par exemple, la croissance de l’emploi manufacturier s’est presque arrêtée depuis quelques mois. Les politiques protectionnistes de l’administration Trump ont eu un impact négatif sur plusieurs secteurs manufacturiers et les producteurs de biens agricoles d’exportation sont aussi dans une situation précaire. Les inégalités de revenus ont continué de se creuser depuis 2017 et elles ont été amplifiées par la loi fiscale adoptée en décembre 2017, qui a surtout bénéficié aux mieux nantis.   

Ce que les indicateurs économiques favorables ont tendance à cacher, par-dessus tout, est l’insécurité économique d’une bonne partie de la population, qui ne possède pas assez d’épargne pour faire face aux dépenses urgentes et imprévues. C’est particulièrement vrai pour les dépenses de santé, même si le taux de non-assurés est resté relativement stable malgré les efforts répétés des républicains de révoquer l’expansion des couvertures mise en place par l’administration précédente.   

Si une forte proportion des ménages américains n’ont pas de filet de sécurité pour faire face aux urgences, on pourrait porter le même jugement sur la politique fiscale et monétaire. Une bonne partie de la croissance du PIB américain peut être attribuée à l’augmentation du déficit budgétaire liée aux politiques fiscales procycliques de l’administration Trump et au maintien de taux directeurs relativement bas à la Réserve fédérale. En 2019 et en 2020, le déficit budgétaire prévu dépassera 1,1 billion (1 100 milliards) de dollars, soit plus de 4% du PIB. Le problème avec cette combinaison de taux directeurs bas et de déficits astronomiques est que si une récession sérieuse survient, le gouvernement fédéral américain pourrait se trouver désarmé et incapable d’y faire face.    

Conséquences politiques  

Le président Trump et ses partisans républicains comptent sur la solide performance de l’économie américaine pour voguer vers la victoire en novembre 2020. Si la croissance se maintient jusque-là, il se pourrait fort bien qu’ils aient raison. Historiquement, les présidents en exercice ont eu un avantage lors de leur réélection et une forte croissance favorise aussi la réélection du président. Le problème pour Donald Trump est double. D’abord, les électeurs ont la mémoire économique remarquablement courte. Si l’économie piétine ou recule en 2020, le président pourra claironner ses performances de 2017 à 2019 tant qu’il voudra, ça ne fonctionnera pas.   

Si l’économie continue sur sa lancée, on pourrait normalement s’attendre à ce que le président en bénéficie, mais il n’y a pas grand-chose de normal avec cette présidence. Normalement, on aurait aussi pu s’attendre à ce qu’une croissance économique très favorable pousse le taux d’approbation du président en territoire positif, sinon beaucoup plus haut, mais le taux d’approbation de Donald Trump demeure historiquement faible. À ce jour, les principaux indices de moyennes de sondages placent ce taux entre 42% et 45%.   

Ces tendances sont sensibles aux mouvements des indicateurs économiques, comme l’indique leur progression parallèle à celle des indices boursiers depuis décembre dernier, mais il lui en faudrait beaucoup plus pour percer le plafond qui semble se situer autour de 45%. On ne peut donc pas dire que l’opinion ne donne pas de crédit au président pour la performance de l’économie. En effet, la plupart des sondages montrent qu’une majorité de l’opinion approuve la performance économique du président. Il y a donc une proportion non négligeable des électeurs qui sont très peu susceptibles de changer l’opinion négative qu’ils ont du président, et ce, même s’ils concèdent apprécier son bilan économique.   

En somme, ceci signifie que le président Trump et son parti ont intérêt à concentrer l’attention des électeurs sur l’économie pour faire oublier le reste d'ici à novembre 2020, tout en souhaitant que la croissance ne flanche pas. Donald Trump parviendra-t-il à faire oublier le reste? Il y a lieu d’en douter. Le jour même où les chiffres de l’emploi favorables ont été publiés, il en a profité pour détourner l’attention vers ses liens un peu trop chaleureux au goût de plusieurs avec Vladimir Poutine, poussant ainsi les bonnes nouvelles économiques loin des manchettes.  

Pour les démocrates, les bonnes performances économiques et la réception favorable des politiques économiques de l’administration actuelle dans l’opinion signifient probablement qu’ils devront concentrer leurs attaques sur d’autres fronts (les cibles ne manqueront pas, surtout du côté des politiques de santé et de sécurité sociale) et éviter de proposer des changements trop radicaux qui pourraient faire craindre aux électeurs de perdre des acquis. En d’autres termes, si l’aile gauche du Parti démocrate semble déterminée à profiter de l’impopularité du président Trump pour promouvoir un virage radical des politiques économiques, cette stratégie pourrait jouer le jeu du président.   

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM . On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM