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Une infirmière auxiliaire enceinte reçoit un coup de poing dans le ventre

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Depuis que j’ai fait un documentaire sur la constante violence que subit le personnel dans le réseau de la santé, je reçois des messages de colère ou de détresse de professionnels quant aux agressions dont ils sont victimes. Cette fois, c’est Sophie*, une infirmière auxiliaire, qui me contacte. Elle est outrée et inquiète. Sa collègue, enceinte de seize semaines, s’est retrouvée à l’urgence après avoir reçu un coup de poing dans le ventre de la part d’un patient âgé et confus. 

Vous pouvez me reprocher de vivre dans un monde de licornes, mais je présumais - à tort - que les futures mamans, employées du réseau de la santé, qui travaillent dans des secteurs où la présence de la violence est bien documentée étaient immédiatement retirées de ces milieux. Une violence qui s’ajoute au bouillon de microbes et à la pression de cet environnement de travail. 

Eh bien, non. Tout comme les licornes n’existent pas, le retrait préventif semble une chimère pour certaines employées enceintes du réseau de la santé.  

Travailler enceinte jusqu’aux yeux 

Une grossesse n’est pas une maladie, loin de là. C’est, bien au contraire, la vie qui s’exprime dans toute sa puissance.  

J’ai moi-même cessé de travailler à peine quatre heures avant mon accouchement. Il faut dire que, outre ma sonnerie de téléphone qui pouvait être parfois trop forte, je n’avais aucun autre facteur de stress dans mon bureau douillet installé chez moi. 

On est bien loin du contexte agité de l’urgence d’un hôpital ou d’un centre d’hébergement et de soins de longue durée où travaillent des futures mamans.   

Milieux à risque 

C’est justement dans un CHSLD que travaillent Sophie et sa collègue enceinte qui vient d’être agressée.  

Si, d’emblée, on pourrait croire que prendre soin de personnes âgées est sans risques, détrompez-vous.  

Avec l’urgence et les départements de psychiatrie, les CHSLD constituent le milieu de travail où le personnel soignant est le plus victime d’agression dans le réseau de la santé.  

Avec des aînés atteints de problèmes cognitifs ou de démence, qui vivent dans des conditions de stress où le manque de personnel porte atteinte à la qualité des soins, les CHSLD ont tout d’un cocktail explosif.  

Coups de poing, coups de pied et griffures ne sont pas des exceptions dans ces milieux de soins.   

Mais malgré la connaissance de cette réalité violente, des femmes enceintes, comme la collègue de Sophie, continuent de travailler auprès cette clientèle souvent imprévisible.  

Déreck Cyr, vice-président responsable de la santé et de la sécurité au travail au Syndicat des infirmières, inhalothérapeutes et infirmières auxiliaires de Laval (SIIIAL), m’explique que ce sont les médecins de la santé publique de chaque région qui déterminent les conditions de travail, les limitations à l’emploi, les réaffections ou les retraits préventifs des employées du réseau qui deviendront mamans. « Ce qui fait que vous avez des employées enceintes, faisant le même travail, qui peuvent, dans une région, être retirées du travail à 24 semaines et d’autres qui travailleront jusqu’à 34 semaines. C’est totalement absurde! » 

Claire Montour, présidente de la Fédération de la Santé du Québec, souligne que les prescriptions de contraintes ou les limites au travail recommandées ne passent pas le test de la réalité : « Quand une infirmière enceinte de 25 semaines se fait dire qu’elle doit rester assise 4 heures durant son quart de travail de 8 heures, pensez-vous que sur le terrain c’est faisable? C’est le rush, le personnel est dépassé. L’infirmière enceinte ne restera pas assise en laissant ses collègues se démener! » 

Il n’y a pas si longtemps, il en était autrement 

Madame Montour, infirmière depuis 1985, se souvient d’une époque pas si lointaine, dans les années 90, où les « donneuses de soins » avaient leur congé préventif dès qu’elles savaient qu’elles allaient devenir mamans.  

« Il y a des dangers chimiques, biologiques et physiques dans notre travail. Ce n’est un secret pour personne. Avant la pénurie, on prenait cela en considération. Aujourd’hui, les dangers sont les mêmes, peut-être même plus intenses, mais à cause d’une mauvaise gestion du réseau qui a provoqué une pénurie, on se retrouve avec des employées enceintes qui sont parfois violentées au travail. Ça me révolte! »  

Des chiffres 

La Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) ne possède aucun chiffre sur les agressions commises à l’égard des employées enceintes du réseau de la santé. Rien non plus en lien avec des contestations liées à l'affectation de ces mêmes travailleuses. Ces données ne sont pas répertoriées.  

En 2014, une infirmière enceinte s’est fait battre alors qu'elle effectuait une visite à domicile chez un patient atteint de schizophrénie.  

En août 2018, une infirmière auxiliaire de la Beauce a fait une fausse couche après avoir reçu un coup au ventre de la part d’un résident « complètement désorganisé ».   

De mon point de vue, ces deux seuls cas auraient dû suffire pour que, minimalement, les autorités commencent à documenter les cas de violence à l’égard des travailleuses enceintes.  

Mais il n’en est rien. 

En attendant que ça se fasse, la collègue de Sophie retourne chez elle avec un bébé à naître qui va bien, heureusement, mais aussi avec bien des questionnements quant à ses prochains quarts de travail...   

*Sophie est un nom fictif demandé par crainte de représailles