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Le Burkina, nouveau carrefour jihadiste

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Jadis un sanctuaire, le Burkina, où les forces spéciales françaises ont libéré quatre otages vendredi, est devenu un grand carrefour des groupes jihadistes qui y opèrent avec une facilité déconcertante et avec des objectifs de plus en plus ambitieux. 

« C’est tout sauf un hasard si les otages ont été transférés (par leurs ravisseurs) dans le nord du Burkina », à plusieurs centaines de kilomètres du lieu de leur enlèvement dans le parc de la Pendjari, dans le nord du Bénin, affirme une source sécuritaire française. 

Les régions du nord et de l’est du Burkina, proche du Nord du Mali où les jihadistes sont très présent, sont devenues des immenses « no-man’s land ». « On ne peut pas dire qu’elle sont contrôlées par les jihadistes qui n’y sont pas partout en permanence, mais on ne peut pas dire non plus qu’elles ont sous l’autorité de l’État », ajoute cette source. 

Signe de cette faillite de l’État burkinabè: le renvoi jeudi par le président Roch Marc Christian Kaboré des cinq gouverneurs (sur les 13 du pays) des régions théâtres d’attaques jihadistes. Ces révocations surviennent après le remaniement gouvernemental de janvier qui avait vu le remplacement des ministres de la Défense et de la Sécurité... deux semaines après le limogeage du chef d’État-Major des armées. 

Le Burkina avait été préservé des attaques jihadistes sous la présidence de Blaise Compaoré (1987-2014) qui entretenait des rapports troubles avec les groupes. Ce modus vivendi, où les jihadistes pouvaient trouver refuge au Burkina mais n’y opéraient pas, a disparu avec la chute du régime, renversé en 2014 par une insurrection populaire après 27 ans au pouvoir. 

Le régime de transition, puis celui trop fragile, mais aussi le régime du président Roch Marc Christian Kaboré, élu en 2015, ont échoué à lutter contre l’expansion jihadistes et à renforcer l’armée, de l’avis plusieurs experts joints par l’AFP. 

Cette absence de réaction militaire, associée à une faible empreinte étatique - les services de l’État sont peu présents dans ces régions, où il y a peu d’investissements - ont abouti à la situation actuelle, avec des attaques récurrentes. 

« Il y a tellement d’attaques qu’on a du mal à suivre et à les recenser », admet Corinne Dufka, experte du Human Rights Watch, auteur d’un rapport très étoffé sur le pays. 

Montée en puissance

D’abord concentrées dans le nord du pays, ces attaques ont ensuite visé la capitale et d’autres régions, notamment l’Est. Depuis 2015 près de 400 personnes ont été tuées, selon un décompte de l’AFP.  

La plupart des attaques ne sont pas revendiqués, mais elles sont attribuées à des groupes jihadistes, dont Ansarul Islam, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, lié à Al-Qaïda) et l’État islamique au grand Sahara (EIGS). 

La montée en puissance des jihadistes s’est encore manifestée ces derniers jours. Dans la nuit de lundi, Ouahigouya a subi sa première attaque (un mort deux blessés à un péage d’entrée de la ville). Si d’autres localités plus au sud avaient déjà été visées, il s’agit de la première attaque contre la troisième ville du pays, le coeur névralgique du Nord. 

Dimanche, près de Djibo (Nord), les jihadistes présumés avaient pour la première fois dans le pays attaqué une église, faisant 5 morts, dont le pasteur. 

« Quand on regarde avec l’oeil du profane, ça peut paraître inédit, mais c’est quelque chose qui rentre dans la logique des terroristes. Ce n’est que le prolongement des modes opératoires », estime Paul Oumarou Koalaga, consultant en géopolitique et spécialiste du Sahel. 

« On a commencé d’abord avec un certain nombre de cibles symboliques: des forces défense et de sécurité, les premiers ennemis, puis les grandes infrastructures économiques et financières comme les hôtels... Ensuite, on attaque l’état-major des armées, les enseignants... Tout cela c’est quelque chose de bien pensé et qui monte en puissance », poursuit-il. 

Aujourd’hui, des centaines d’écoles sont fermées dans le nord, la plupart des fonctionnaires, dont les enseignants, ont fui ces zones menacés par les jihadistes, alors que les forces armées s’y déplacent peu et avec précaution, subissant régulièrement des pertes. 

Pour Corinne Dufka, les attaques ciblées récentes de chrétiens ou de certains groupes ethniques est aussi « une des stratégies » des jihadistes « pour faire monter les tensions ethniques et déstabiliser le pays ».