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Judo: deux amis luttent pour la seule place aux JO de Tokyo

Antoine Valois-Fortier (à gauche) et Étienne Briand s’affronteront durant la prochaine année pour le même enjeu, soit l’unique place disponible pour le Canada dans la catégorie des 81 kilos aux Jeux olympiques de Tokyo.
Photo Alain Bergeron Antoine Valois-Fortier (à gauche) et Étienne Briand s’affronteront durant la prochaine année pour le même enjeu, soit l’unique place disponible pour le Canada dans la catégorie des 81 kilos aux Jeux olympiques de Tokyo.

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MONTRÉAL | Un respect mutuel unit Antoine Valois-Fortier et Étienne Briand, mais cette amitié ne pourra rien dans leur catégorie de poids : un seul participera aux Jeux olympiques de Tokyo. Dans toute sa noblesse, le judo peut parfois se montrer cruel.

Les deux hommes s’entendent déjà sur un point, à savoir que le processus de sélection olympique créera une tension grandissante entre eux d’ici à la composition finale de l’équipe canadienne, le 30 mai 2020. Ce débat crève-coeur chez les - 81 kilos oppose Valois-Fortier, médaillé de bronze aux Jeux de Londres en 2012 et 7e à Rio, et Briand, pour qui il s’agirait d’une première - et peut-être dernière - expérience sous les cinq anneaux.

«C’est sûr que ça crée un climat de compétition ingrat. Ingrat est le bon mot. Malheureusement, c’est ce qui rend notre sport difficile», affirme Valois-Fortier, originaire de Québec.

«C’est un peu dommage qu’au final, ça va se jouer entre deux gars qui auront beaucoup accompli contre le reste du monde», soulève Briand, natif de Sept-Îles.

Même vestiaire, même finale

Le débat s’annonce inévitable puisque ces deux prétendants devraient se situer parmi les 18 meilleurs au classement mondial de leur catégorie au terme de la période de qualification amorcée le 25 mai 2018. Avant l’important Grand Chelem de Bakou, qui se déroule en fin de semaine dans la capitale d’Azerbaïdjan, 76 points séparaient les deux Québécois au classement olympique, à l’avantage de Briand (13e) devant Valois-Fortier (15e).

Deux valeureux coqs occupent la même basse-cour. La compétition donne parfois des scènes surréalistes comme aux championnats panaméricains, le 25 avril dernier à Lima, où les deux collègues attendaient dans le vestiaire, assis l’un aux côtés de l’autre et sans mot, le début de leur finale qu’allait remporter Valois-Fortier.

Briand à maturité

Il devrait y avoir d’autres frottements du même genre à compter du Grand Prix de Montréal, du 5 au 7 juillet, deuxième tournoi qui lancera la dernière année du processus de qualification.

Étienne Briand, au nom qui sonne bien pour un diplômé en mathématiques qui complète une maîtrise en économie, démontre avoir atteint une maturité dans sa carrière. Souvent dans le top 5 des tournois, il revendique notamment une troisième place au Grand Chelem d’Ekaterinburg en mars dernier. On le sent adepte de la formule «c’est maintenant ou jamais».

«Mathématiquement, j’aurais un autre cycle olympique dans le corps, mais physiquement, je ne sais pas si je tiendrais un autre cycle. En plus que dans ma vie personnelle, je me suis beaucoup concentré sur les études, je ne suis pas sûr que ce serait la meilleure décision rationnelle de continuer quatre autres années après tout ce que j’ai fait à l’école. Je ne voudrais pas jeter ça aux vidanges», illustre l’athlète de 26 ans.

«Aussi, Antoine, il l’a déjà eu sa médaille olympique! C’est sûr qu’il aimerait en avoir une autre, mais moi, je n’ai pas encore eu ma chance. C’est l’an prochain que je vais être à mon meilleur. C’est là que je veux aller aux Jeux et bien faire. Je ne veux pas laisser passer cette chance.»

Il y a cependant du costaud devant lui. Valois-Fortier est bel et bien de retour dans l’élite mondiale. Opéré en juillet 2018 pour soigner deux hernies discales, il a raté la majorité de la première année de qualification olympique. Depuis la reprise de la compétition il y a deux mois, il a notamment obtenu deux médailles de bronze aux Grand Prix de Tbilisi et d’Antalya avant sa victoire aux panaméricains.

Avec ses deux participations olympiques, le judoka de 29 ans ne se décrit pas comme celui ayant le plus à perdre dans cette lutte fratricide.

«Je ne le vois pas comme ça. Je suis plus relaxe à l’approche de ces Jeux que je l’étais pour ceux de Rio. À Rio, je me mettais une pression un peu exagérée. Là, j’essaie juste de me faire plaisir, surtout à cause des deux dernières années où j’ai eu plusieurs blessures. Je me trouve chanceux d’être dans cette position-là et en mesure de compétitionner encore à un haut niveau.»

Un face à face ultime ?

Il y aurait une façon pour l’un ou l’autre de régler cette sélection en se hissant dans le top 8 mondial au bout des deux années. Une place dans ce groupe sélect correspond à une entrée directe aux Jeux. À moins que les deux se situent dans ce top 8.

Dans ce cas précis ou dans celui d’une occupation double entre les 9e et 18e rangs, la cause serait tranchée avec un supplice extrême le 6 juin 2020 : une série deux de trois entre Briand et Valois-Fortier au centre national d’entraînement de Montréal avec les portes fermées.

«C’est ingrat, mais c’est ça le sport de haut niveau. C’est ce qui fait que les Jeux olympiques sont les Jeux olympiques. C’est le phénomène de la rareté. Si tout le monde y allait, il n’y aurait plus d’intérêt», observe Nicolas Gill, directeur de la haute performance à Judo Canada.

Venant d’un double médaillé olympique, la conclusion est sans appel.

 

Je t’analyse, tu m’analyses

Antoine Valois-Fortier et Étienne Briand assurent que, peu importe l’issue de la sélection olympique, leur amitié ne sera jamais bafouée. Entretemps, ils se connaissent assez bien pour se prononcer chacun sur les qualités et les lacunes de l’autre judoka.

Journal: Quelle est sa principale qualité en combat?

A.V.-F.: Étienne est un gars brillant. C’est un gars qui a beaucoup de bonnes victoires et peu de mauvaises défaites. C’est un gars qui est brillant, dans le sens qu’il contrôle bien ses combats, qu’il ne fait pas beaucoup d’erreurs. Sur le tapis, c’est un athlète intelligent et réfléchi. C’est ce qu’il est dans la vie, alors ça se reflète sur le tapis.

É.B: Il est vraiment fort tactiquement. Il ne fait pas beaucoup d’erreurs majeures. Il utilise bien son physique. Il a une bonne condition physique et ce n’est pas quelqu’un qui va casser. Il a de bonnes attaques. Il y en a qui baissent de régime après deux minutes, mais Antoine, lui, maintient le même niveau sur le long terme.

Journal: Sa principale lacune?

A.V.-F.: Il a parfois tendance à être impatient. Il est comme ça dans la vie de tous les jours, alors ça se transpose peut-être aussi dans ses combats.

É.B.: Je n’ai pas envie d’embarquer là-dedans. Il n’a pas de défauts majeurs. Il va être prudent, alors que moi, je vais être explosif. Je me dis que j’ai deux minutes pour exploiter ça parce qu’après quatre minutes, il y a un risque que je sois moins explosif.

 

Shady, le cadeau d’Alexandrie

Shady Elnahas
Photo Alain Bergeron
Shady Elnahas

Nicolas Gill et l’équipe canadienne de judo semblent bénis pour hériter de cadeaux inattendus. Leur plus récente trouvaille arrive d’Égypte et si les Jeux olympiques de Tokyo débutaient aujourd’hui, Shady Elnahas serait qualifié. À 21 ans !

C’est du lourd ce que représente ce natif d’Alexandrie, émigré au Canada en 2012. Au sens propre comme au figuré. À 6 pi 3 po et 215 livres, il a déjà causé des surprises dans la catégorie des - 100 kilos à sa première année d’éligibilité en compétition, dont sa victoire aux championnats panaméricains à Lima, le 25 avril.

Arrivée bénéfique au Canada

Shady Elnahas détient maintenant sa citoyenneté canadienne, sept ans après que ses parents eurent choisi Toronto afin de relancer leur vie avec leurs deux garçons et leur donner de meilleures possibilités académiques. Un peu aussi pour les aider à progresser dans le judo qu’ils pratiquaient déjà en Égypte.

L’idée a rapporté. En manque de partenaire d’entraînement de calibre dans son club de Toronto, Shady et son frère aîné Mohab ont opté pour le centre d’entraînement de Montréal, il y a un an et demi. Leur avancement a été marquant, surtout dans le cas du benjamin.

«Quand je suis arrivé au Canada, j’ai retrouvé l’amour pour mon sport», résume-t-il pour expliquer son ascension rapide dans l’élite mondiale.

8e rang mondial

En juillet 2018, Shady a participé à sa première compétition internationale après une interdiction de trois ans imposée en raison du refus de la fédération égyptienne de lui accorder sa libération.

« Nico (Nicolas Gill) et moi, on a dû envoyer 100 messages en Égypte pour ma libération », dit-il.

Une fois libre de se produire pour le Canada, il a vite laissé sa marque. Après une cinquième place aux championnats mondiaux juniors en octobre, il a notamment obtenu une médaille d’argent au Grand Chelem d’Osaka en novembre et une de bronze à celui d’Ekaterinburg en mars dernier. Ces coups d’éclat le placent maintenant au huitième rang du classement olympique mondial, un premier indice sur sa présence aux Jeux de Tokyo s’il conserve le même rythme.

Aux JO même à 60 ans !

Parmi ses victimes de la dernière année figure le Français Cyrille Maret, médaillé de bronze aux Jeux de Rio, et le Mongol Otgonbaatar Lkhagvasuren, 5e à Rio et 3e aux mondiaux de 2018.

« Mon but, c’est d’aller aux Jeux, même si je devrai attendre jusqu’à l’âge de 60 ans ! Tokyo, ce serait magnifique. Ce sera le meilleur endroit pour vivre les Olympiques dans notre sport puisque le judo vient du Japon », affirme l’athlète qui parle quatre langues, dont le français, appris dans une école francophone qu’il fréquentait en Égypte.

Elnahas pourrait s’avérer un autre coup de chance de Nicolas Gill s’il devient une figure marquante de la délégation olympique, d’autant plus qu’il s’entraîne à Montréal. L’équipe se félicite déjà d’avoir arraché au Japon Christa Deguchi, la numéro 2 mondiale chez les 57 kilos et qui détient également la citoyenneté canadienne.

« Je suis 8e au classement olympique, mais je me dis que je peux me situer dans le top 5, prétend le jeune homme. Je crois en mon judo, mais aussi dans la qualité de mes entraîneurs et de mes partenaires d’entraînement. Je pense même que je peux prendre une médaille. »