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L’ombre terrible du passé

<b><i>Rang de la Croix</i></b><br />
Katia Gagnon<br />
Boréal, 358 pages.
Photo courtoisie Rang de la Croix
Katia Gagnon
Boréal, 358 pages.

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Quatre époques, quatre femmes, quatre drames, une maison. Et un tout qui se fond en un suspense prenant.

Dans la maison du rang de la Croix, de lourdes présences rôdent. Des reflets mystérieux dans un miroir, une chaise qui se berce seule, un cheval qui occupe une stalle et que pourtant on ne voit pas. On se croirait dans un livre de peur aux frissons garantis.

Or sous couvert de roman fantastique, c’est plutôt à un véritable suspense psychologique que Katia Gagnon nous convie.

La trame surnaturelle du récit sert en fait à mieux souligner les tourments intimes des femmes fort différentes qui, au fil du temps, ont vécu dans une petite demeure d’un rang isolé du Témiscouata. La maison est le fil qui les unit, mais elles ont aussi en partage un tabou : le côté sombre de la maternité.

On rencontrera donc successivement Thérèse en 1994, puis Michèle en 1974, Marjolaine en 1964 et enfin Élizabeth en 1934. La première a autrefois cherché à noyer ses enfants ; la deuxième rêve d’élever sa progéniture dans la pleine liberté que permet la nature ; la troisième, victime d’agression, devra abandonner son nouveau-né et se faire religieuse.

La dernière, mère de famille respectée, cache néanmoins un secret qui finira par lui faire perdre la tête. Elle sera internée.

Leurs histoires sont relatées avec un mélange de réalisme et de grande sensibilité, reflet du type de journalisme que pratique Katia Gagnon à La Presse – par ailleurs auteure de deux précédents romans.

On est toutefois loin du reportage ici, car les drames humains qui nous sont présentés se nourrissent non seulement des faits, mais d’une approche proprement littéraire s’appuyant sur l’atmosphère des époques traversées, les personnages secondaires qui font contrepoids, les recoins de la maison qui font fusion avec les souvenirs.

Ainsi, le sort de Thérèse se révèle en raison des liens développés avec Pierre, préposé aux bénéficiaires dans la maison du rang de la Croix qui est devenue une résidence pour personnes âgées. Le triste destin de Marjolaine est indissociable du carcan religieux qui sévissait dans le Québec d’avant la Révolution tranquille.

Quant à la maison, elle est la métaphore des douleurs que les femmes devaient garder pour elles.

Katia Gagnon va nous tenir en haleine précisément parce qu’elle va nous dévoiler ces douleurs petit pas par petit pas.

Traversée du siècle

On remontera ainsi loin dans le temps, jusqu’en 1904, au moment où Chrysostome Beaulieu fonde un village en y bâtissant la première maison. Il s’y installera avec Élizabeth, sa jeune épouse enceinte.

Cette traversée à l’envers du siècle permet de boucler peu à peu toutes les intrigues, et de constater à quel point Katia Gagnon mène habilement son récit.

Le constat est clair : le passé peut laisser planer son ombre longtemps. Mais si les ombres font trembler, c’est l’intelligence du suspense qui donne ici envie de tourner les pages et d’y repenser même une fois celles-ci refermées.