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Manger sa langue

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Une langue, ça parle. Ça parle de nous. Ça peut parler dans notre dos, ça peut nous parler dans la face, mais toujours, ça parle. Le 22 mai prochain, de nouveaux mots comme charge mentale et bioplastique feront leur entrée dans le Larousse 2020 et deviendront partie intégrante de notre allocution collective.

Prenez les nouveaux termes ajoutés il y a 20 ans : antivirus, guacamole, ethniquement... Ils se sont taillé une place sur les tablettes du grand marché des mots : le dictionnaire.

Dans le rayon des nouveautés, ils ont dû faire leur pitch de vente pour qu’on les achète, pour qu’on les accueille au cœur de nos phrases, collés à d’autres mots rassurants et vieux comme le monde. Ont ainsi pu s’opérer les changements de mentalité nécessaires à leur parfaite intégration.

Menu linguistique

Il en va de même pour les pois chiches ajoutés dans l’assiette des Canadiens il y a trois mois avec le nouveau guide alimentaire. Entre deux côtelettes et une boulette, ça passait mieux. N’empêche que, bien qu’ils aient une saveur de changement, ce n’est pas parce que notre estomac est capable de les digérer que nos papilles vont automatiquement en réclamer.

Même chose pour les mots. Pour qu’ils se taillent une place de choix dans notre bouche, il faut d’abord y avoir goûté. Non pas à leurs syllabes en tant que telles, mais aux ingrédients qu’ils contiennent : contexte social et expériences concrètes qui y sont rattachés.

Autrement dit, une expression ne nous semblera pas indigeste si nous avons déjà pris une bouchée, si nous avons déjà savouré sa réalité. À l’instar des aliments, les mots ont ce pouvoir de nous ouvrir sur un monde qui reflète fidèlement les mentalités.

N’ayez pas peur de gâter la sauce, parce qu’intégrer à son régime linguistique ces nouveaux termes, c’est ajouter collectivement la poudre à pâte nécessaire à élever une société.


♦ Madeleine Pilote-Côté est diplômée de l’École nationale de l’humour. Elle a remporté notre compétition « Les novices », visant à faire connaître à nos lecteurs de nouveaux chroniqueurs d’opinions.