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La vieille aux yeux clairs

Sad lonely pensive old senior woman
Photo Adobe Stock

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La scène s’est déroulée à Paris l’année dernière.

Nous étions, ma femme, mon fils et moi, à Pigalle, tout près du Bus Palladium, cette légendaire salle de spectacle qui a servi de décor pour le film Masculin féminin de Jean-Luc Godard en 1966.

On marchait sur le trottoir lorsqu’une vieille dame en chemise de nuit s’est pointée devant nous.

Rencontre avec un fantôme

Les yeux hagards, elle marchait à petits pas en tremblotant, l’air complètement perdu.

« Vous avez besoin d’aide, madame ? », lui a demandé ma femme.

La dame s’est arrêtée, nous a lancé un regard rempli d’effroi et nous a dit : « Dieu que j’en ai marre d’être vieille ! J’en ai marre, j’en ai marre !

— Vous vous êtes égarée ? Cherchez-vous l’endroit où vous vivez ?

— Non, non, je vis pas loin d’ici, mais j’ai décidé de sortir, car j’en avais marre d’être seule chez moi... Toujours seule, toujours ! »

Un an plus tard, cette scène me hante encore.

On aurait dit un spectre.

Chaque fois que l’image de cette dame remonte à ma mémoire, je pense à une magnifique chanson de Michel Sardou, Une fille aux yeux clairs, qui raconte l’histoire émouvante d’un homme qui trouve une photo de sa mère jeune.

« Je n’imaginais pas les cheveux de ma mère autrement que gris-blanc

Avant d’avoir connu cette fille aux yeux clairs qu’elle était à vingt ans.

Je n’aurais jamais cru que ma mère ait pu faire l’amour

Si je n’avais pas vu cette blonde aux yeux clairs, cette fille aux seins lourds. »

On croit que les vieux ont toujours été vieux.

On oublie qu’ils ont été jeunes, qu’ils étaient remplis de vie, qu’ils sortaient le soir, faisaient l’amour, échafaudaient des projets, riaient, déconnaient, et que certains même se battaient pour changer le monde.

On les enferme dans leur vieillesse, on les tue avant qu’ils ne meurent.

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Ceux qui n’ont pas le temps

Autre chanson du grand Sardou qui me vient en tête lorsque je revois cette dame : La vieille, à mon avis la plus belle chanson jamais écrite sur la vieillesse.

« Elle a sa famille en photos, la vieille, sur le buffet ils sont en rangs

Et ça sourit de toutes ses dents

Y’a les petits enfants des enfants

Et les enfants des petits enfants

Y’a ceux qui viendraient bien des fois

Mais qui n’ont pas d’auto pour ça

Ceux qui ont pas le temps, qui habitent pas là

Puis y’a les autres qui n’y pensent pas... »

Qu’offre-t-on aux vieux ?

L’aide médicale à mourir. Mourir dans la dignité.

Vous ne savez pas comment ces deux mots m’écorchent l’oreille. « Mourir dans la dignité », pour moi, c’est comme « souffrir dans la joie ».

Ça me fait penser aux gens qui disent qu’ils ont « réussi » leur divorce.

En haut de la liste

Le traitement des personnes âgées devrait être en haut de notre liste des priorités.

Il n’y a rien de plus urgent.

Redonner aux gens qui ont construit la société dans laquelle nous vivons, qui ont pavé la voie, qui ont participé à faire de nous ce que nous sommes.

Leur permettre de vivre dans la dignité.