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La violence ordinaire

Je sais qu’on préfère tous oublier ces moments peu glorieux où, comme parent, on pète une coche parce qu’on est fatigué, dépassé et sans ressource.

La violence ordinaire

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J’ai attendu avant d’écrire ce billet. J’ai décidé de fermer ma boîte et de laisser passer un petit temps avant de l’écrire. Parce que dans la foulée de la mort de la fillette de Granby, un raz-de-marée s’est abattu sur les médias sociaux. Tout le monde avait son opinion sur cette enfant martyre des temps modernes et tous s’entendaient pour dire qu’un tel drame n’aurait pas dû avoir lieu puisqu’on l’avait vu venir à cent mille à l’heure. J’en suis, d’ailleurs.   

Je ne m’étendrai pas sur le sujet. Tout a été dit et je suis certaine que notre bon premier ministre fera tout en son pouvoir pour qu’il n’y ait plus jamais aucun enfant qui périsse des mains de ses parents pendant qu’on a le dos tourné et qu’on est tous occupés à faire autre chose.      

Non, ce dont j’avais envie de parler, aujourd’hui, c’est de nous. De nous, parents, et de cette petite violence ordinaire qui s’insère sournoisement dans notre quotidien.      

Te rappelles-tu de la fois, où, excédé parce que ta petite cherchait sa mitaine et que tu étais pressé tu lui as crié après de se grouiller le derrière parce que tu allais être en retard au bureau? Te rappelles-tu de la fois où, à boutte de ta semaine de marde et vaguement dépassé par l’impolitesse de ton petit gars de 8 ans, tu lui as montré le chemin de sa chambre en lui serrant le bras juste un petit peu fort? Te rappelles-tu de la fois où, en voiture, tu as menacé tes deux enfants de les débarquer sur le bord du chemin et de les laisser là s’ils n’arrêtaient pas de se chicaner? Te rappelles-tu de la fois où tu as dit à ton fils devant sa sœur qu’il lançait comme une fille? Te rappelles-tu d’avoir traité ton enfant de niaiseux parce qu’il était en dessous de la moyenne en math? Pis de la fois où tu as giflé ton plus vieux parce qu’il t’a dit que c’était de ta faute si son père l’avait abandonné, t’en rappelles-tu?      

Je sais qu’on préfère tous oublier ces moments peu glorieux où, comme parent, on pète une coche parce qu’on est fatigué, dépassé et sans ressource. On préfère les oublier, car on se dit que c’est un incident isolé, que c’est arrivé juste une fois et que nos enfants ne s’en rappelleront plus le jour de leur mariage. On se dit beaucoup de choses, comme parent, pour se donner bonne conscience et se déculpabiliser. Sauf que je vais vous dire une affaire. Eux autres, nos enfants je parle, ben ils s’en rappellent de la fois où on a un peu trop levé le ton. Il s’en rappelle de la claque dans face, des insultes pis des menaces.      

Je suis une enfant des années 80. Dans ce temps-là, une petite tape sur les fesses y avait rien là. Sauf que je m’en souviens. Je m’en souviens de la seule fois où mon père, en maudit parce qu’il avait su par la voisine d’à côté qu’on avait joué au docteur dans la coulée à côté de chez nous, était monté dans ma chambre pour me fesser. Ce soir-là, je n’ai pas eu mal aux fesses tant que ça. C’était deux trois petites tapes. Mais j’ai eu mal à l’âme et mon cœur d’enfant n’oubliera jamais la peur que j’ai eue quand j’ai entendu mon père monter les marches pour m’administrer ma correction.      

Ça n’a rien à voir avec les violences qu’a subies la jeune fille de Granby, me direz-vous. Et vous aurez raison. Mais ce drame aura servi à me faire réaliser une chose : on excuse beaucoup trop facilement la violence ordinaire. Pis c’est certain que cette violence-là ne tue pas. Elle ne fait pas non plus la une des journaux. Mais elle lacère la tête et le cœur de nos petits. Et ça, c’est très très grave.