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Les voyous ordinaires

Angry young woman talking on phone
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C’était il y a quelques jours, dans la rue. Je me promenais. Je flânais. Quand soudain, comme la plupart de ceux qui m’entourent, je me demande ce qui arrive. Notre espace mental est d’un coup dominé par une musique agressive, qu’on dirait sortie de nulle part. Mais ce n’est pas la première fois.

Tout de suite je sais ce qui se passe.

Musique

Et comme je m’y attendais, trois ou quatre jeunes qui se donnent des airs de conquérants défilent devant nous, en se faisant une fierté de nous imposer leur musique, comme si se comporter comme des petits barbares en public leur donnait un surplus de virilité.

Ils n’en sont peut-être même pas conscients, mais ils jouissent de nous imposer ainsi leur présence, d’occuper l’espace public de manière désagréable, comme s’ils étaient en territoires conquis et qu’ils y faisaient la loi. Il suffirait d’ailleurs qu’on les regarde face à face et qu’on les rappelle à l’ordre, en leur rappelant les bonnes manières, pour se faire insulter de la pire des manières.

Je ne peux m’empêcher, en pensant à ces voyous ordinaires, de les assimiler à de nouveaux barbares, qui profitent de notre hébétude collective pour nous imposer le règne de la force. Car ce qui distingue le barbare, c’est le manque de considérations pour les règles de la civilisation, et son désir de nous imposer brutalement sa présence.

Écoutez Les idées mènent le monde, une série balado qui cherche a éclairer, à travers le travail des intellectuels, les grands enjeux de sociétés.

Ils brisent le pacte social.

Mais n’y voyons pas qu’une affaire de « jeunes ». Les mauvaises manières sont intergénérationnelles. Combien de fois, à Montréal, dans un café, a-t-on pu voir tel grand-père ou telle madame parler sur son téléphone en y rajoutant la fonction « on se voit à l’écran en plus de se parler » pour prendre à témoin de sa conversation toute la clientèle ?

Il semble bien que parler discrètement dans son téléphone en public soit passé de mode. On préfère se donner en spectacle, en s’imposant bruyamment ou avec ses simagrées dans l’espace des autres. On préfère hurler. Comment ne pas y voir au moins partiellement l’influence de la société médiatique ? Les nouvelles technologies contribuent indirectement à nous pourrir la vie.

Un souci nous semble de plus en plus étranger : celui de ne pas importuner les autres. Cette forme élémentaire de politesse, qui consiste à ne pas empiéter sur l’espace d’autrui, et à ne pas chercher à parasiter son existence, semble désormais destinée au musée imaginaire des coutumes du monde d’hier.

Barbarie

Dans une société qui sacralise un individu exhibitionniste, chacun semble appelé à s’étaler devant tout le monde. La retenue, la délicatesse et la courtoisie passent pour tout autant de marques de faiblesse.

À travers cela, c’est un monde aussi agressif que désagréable qui se construit. Un monde où les braves gens sont laissés de côté, où l’honnête homme passe pour le niais de service, parce qu’il n’accepte pas de faire usage lui aussi de cette violence qui ne dit pas son nom.