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Des hôpitaux dans un piètre état

Le mauvais entretien et la désuétude entraînent des risques pour les malades

L’hôpital Maisonneuve-Rosemont est dans un état de vétusté qui présente un obstacle « insurmontable », selon un récent rapport.
Photo Chantal Poirier L’hôpital Maisonneuve-Rosemont est dans un état de vétusté qui présente un obstacle « insurmontable », selon un récent rapport.

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Insalubrité, risques d’infections, encombrement : plusieurs hôpitaux du Québec sont dans un état de vétusté tellement inquiétant qu’ils ne répondent pas aux normes et mettent les patients à risque, révèlent des rapports d’inspection.

« L’encombrement des urgences demeure un enjeu important, car il représente un risque accru pour les usagers et le personnel », lit-on dans le dernier rapport d’Agrément Canada de 2017 à propos de l’hôpital de Saint-Eustache.

La brique extérieure brochée en urgence pour éviter qu’elle tombe sur des passants.
Photo Chantal Poirier
La brique extérieure brochée en urgence pour éviter qu’elle tombe sur des passants.

Équipements plus gros

Si la décrépitude des écoles et des routes a souvent fait les manchettes dans les dernières années au Québec, l’état de certains hôpitaux est aussi préoccupant, a constaté Le Journal après avoir épluché les rapports d’Agrément Canada* des hôpitaux de la province

(voir encadré).

Évidemment, les vieux hôpitaux (certains sont centenaires) ont plus de problèmes de vétusté. À de nombreux endroits, le manque d’espace force l’entreposage de matériel médical dans les corridors et les blocs opératoires.

Cette situation est souvent une conséquence de la modernisation des équipements médicaux, qui sont beaucoup plus volumineux.

À l’hôpital Sacré-Cœur, les planchers du sous-sol montrent un signe d’usure avancée.
Photo Héloïse Archambault
À l’hôpital Sacré-Cœur, les planchers du sous-sol montrent un signe d’usure avancée.

Au bloc opératoire de l’hôpital Sacré-Cœur, le manque d’espace force la direction à redoubler d’efforts en salubrité, puisque le matériel est entreposé à l’extérieur.

Employés « entassés »

« C’est un défi de réussir à faire des chirurgies de si haute qualité, avoue Frédéric Cossette, directeur des services techniques au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) du Nord-de-l’Île-de-Montréal. Les gens sont entassés les uns par-dessus les autres à travers les appareils médicaux spécialisés de pointe. »

Dans plusieurs hôpitaux, les risques d’infection sont accrus en raison de la proximité entre les patients qui partagent la même chambre et la même salle de bain. Une réalité qui requiert des efforts majeurs de nettoyage pour éviter les contaminations.

À titre comparatif, les hôpitaux neufs prévoient des chambres individuelles, comme au Centre hospitalier de l’Université de Montréal.

« Ce qui est le plus facile à faire à court terme, c’est repousser des travaux qui ont des impacts à long terme », constate André-Pierre Contandriopoulos, professeur à l’école de santé publique de l’Université de Montréal.

« Mais, au bout de 10 ans, on se retrouve avec une éclosion d’E. coli, des problèmes respiratoires, des gens qui meurent, des séjours qui n’en finissent plus », dit-il.

Si la plupart des vétustés n’ont pas d’impact sur la dangerosité du bâtiment, certaines rénovations sont urgentes (voir autre texte).

Record d’indemnisations

En 2017-2018, un record de 19,6 millions $ a été versé en indemnités aux établissements par la Direction des assurances du réseau de la santé et des services sociaux. Les dégâts d’eau et les incendies ont représenté 90 % des réclamations.

Malgré tout, le ministère de la Santé et des Services sociaux assure que les patients sont en sécurité. À Sacré-Cœur, la direction a bon espoir que les projets de construction amélioreront les choses.

À Sacré-Cœur, des travaux de peinture sont faits derrière des plastiques pour éviter le contact avec des patients.
Photo Héloïse Archambault
À Sacré-Cœur, des travaux de peinture sont faits derrière des plastiques pour éviter le contact avec des patients.

« On est confiants qu’on devrait finalement avoir un édifice moderne dans lequel on pourra être performants », dit M. Cossette.


*Agrément Canada est l’unique organisme qui procède à l’agrément obligatoire des centres hospitaliers au Québec, depuis 2018. Ces derniers sont visités tous les 5 ans.

Des rapports accablants

L’hôpital Sacré-Cœur, construit en 1926, est dans un état de vétusté avancé. De multiples travaux sont en cours directement dans les corridors où circulent les patients.
Photo Héloïse Archambault
L’hôpital Sacré-Cœur, construit en 1926, est dans un état de vétusté avancé. De multiples travaux sont en cours directement dans les corridors où circulent les patients.

Le Journal a consulté les rapports d’Agrément Canada des centres hospitaliers du Québec, qui doivent être inspectés tous les cinq ans pour être accrédités. Voici des extraits de ces rapports*, qui révèlent à quel point certains hôpitaux sont vétustes.

Insalubrité

« Les fenêtres sont envahies de toiles d’araignées et (...) les couches de poussière se sont accumulées ; ces fenêtres sont parfois maintenues ouvertes ce qui permet l’entrée des mouches et autres bestioles »

-Hôpital Sacré-Cœur, 2014

« Des sacs de linge souillé sont déposés dans les corridors, (...) les poubelles débordent. Il y a la présence de grandes flaques d’eau dans un tunnel. »

-Institut Douglas, 2011

« La vétusté des locaux amène son lot de problèmes : contrôle de la ventilation, contrôle de la température, nombre de changements d’air insuffisant, taux de particules plus élevé, écoulements d’eau dans les salles d’opération, pour ne nommer que ceux-là. »

-Hôpital Maisonneuve-Rosemont, 2017

« L’encombrement dans les corridors, des tuiles au plafond déplacées ou souillées, de la peinture défraîchie et écaillée­­­­ sur les murs, de la poussière dans l’aire d’entreposage des fournitures médicales, des travaux de construction non sécurisés dans des corridors utilisés par la clientèle. »

-Hôpital de Hull, 2017

« Une semaine avant la visite (d’agrément), une inondation majeure a forcé la fermeture du pavillon principal et quatre unités d’adultes hospitalisés en psychiatrie ont dû être relocalisées. »

- Hôpital Pierre-Janet, 2017

Soins à risque

« La majorité des unités de soins (...) sont vétustes et encombrées. (...) Le personnel qui prépare les médicaments dans les corridors le fait dans un environnement qui ne permet pas la concentration optimale pour l’administration sécuritaire des médicaments. »

-Hôpital de Verdun, 2015

« Les chambres sont petites, et certaines sont séparées par des rideaux, ce qui entraîne les risques pour la confidentialité et la transmission des infections nosocomiales. On suggère à l’équipe de gestion de réfléchir à un réaménagement qui répond aux normes de 2017. »

-Hôpital de Valleyfield, 2017

« La configuration physique des salles d’opération est désuète et n’est pas du tout conforme aux normes actuelles. (...) Il n’y a qu’un corridor créant une contamination croisée entre le matériel stérile et souillé. (...) Cette situation est en partie responsable­­­­ du problème récurrent d’éclosion à ERV. »

-Hôpital Sacré-Cœur, 2014

Manque d’espace

« Un problème majeur d’espace et d’encombrement est noté. (...) Les espaces sont très encombrés, les équipements technologiques sont difficilement accessibles et la capacité d’atteindre les pratiques attendues en prévention et contrôle des infections est discutable. »

-Hôpital de Granby, 2017

« Un encombrement important qui peut amener des situations à risque. »

-Hôpital de Saint-Eustache, 2017

« L’espace d’entreposage “est déficient”, car certains produits chimiques et des lames de pathologie sont entreposés dans la morgue. »

- Hôpital de Thetford Mines, 2016

« Le désencombrement de l’urgence devrait­­­­ également être reconnu à titre de priorité du site hospitalier. »

-Hôpital de Lévis, 2016

« Le maintien et l’amélioration de l’environnement­­­­ physique pour créer des espaces de travail qui permettent de prodiguer des soins et des services sécuritaires aux usagers sont des défis importants pour le CISSS. »

- Hôpital de Saint-Eustache, 2017

 Les rampes d’escalier de l’hôpital  de Saint-Eustache n’ont presque plus de peinture.
Photo Héloïse Archambault
Les rampes d’escalier de l’hôpital de Saint-Eustache n’ont presque plus de peinture.

 

D’autres extraits de rapports inquiétants

Les corridors de l’Hôpital Charles-LeMoyne­­­ sont encombrés en raison du manque d’espace.
Photo Héloïse Archambault
Les corridors de l’Hôpital Charles-LeMoyne­­­ sont encombrés en raison du manque d’espace.

 

« Les installations du bloc opératoire et des services connexes ont atteint, depuis longtemps, leur point de rupture. (...) Les défaillances du système de ventilation empêchent de maintenir le taux d’humidité et de température dans les normes reconnues­­­­. »

-Hôpital Charles-LeMoyne, Longueuil, document d’appel d’offres, 2019

Certains plafonds ont été ouverts pour des travaux, à Sorel-Tracy
Photo Héloïse Archambault
Certains plafonds ont été ouverts pour des travaux, à Sorel-Tracy

« La vétusté des lieux est fortement ressentie par les patients et le personnel. »

-Hôpital Hôtel-Dieu, Sorel-Tracy, Rapport d’inspection, 2015

« Le plafond et les murs de béton sont éclatés, les barres d’armature sont visibles et il y a présence d’infiltrations d’eau dans les murs et plafond. »

-Institut universitaire en santé mentale (section Tunnel), Rapport d’audit de 2017

« La maçonnerie de briques montre des signes majeurs de vétusté et de détérioration importante. »

« Briques fissurées, lézardes, joints de mortier évidés. »

« La valeur isolante et l’étanchéité de ces murs sont presque inexistantes. »

- Rapport d’audit de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont­­­­, 2016


*Certains travaux peuvent avoir été réalisés depuis la rédaction du rapport­­­­ d’agrément.

 

Nos hôpitaux ont besoin de plus de 320 M$ 

  • Des établissements nécessitent des travaux d’urgence pour devenir acceptables

Les hôpitaux du Québec sont tellement vétustes qu’ils ont besoin de 323 M$ pour être remis en bon état.

L’Hôtel-Dieu de Sorel-Tracy a reçu un rapport accablant sur l’état de vétusté en 2015, qui montre un manque d’entretien depuis l’ouverture.
Photo Héloïse Archambault
L’Hôtel-Dieu de Sorel-Tracy a reçu un rapport accablant sur l’état de vétusté en 2015, qui montre un manque d’entretien depuis l’ouverture.

Depuis un an seulement, le déficit de maintien des actifs (DMA) a bondi de 37 % (237 M$ l’an dernier), selon les données fournies par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Concrètement, ce déficit représente le montant à investir pour que les bâtiments soient dans un état acceptable. Cette analyse fait suite à l’inspection de tous les bâtiments depuis 2015, à la demande du secrétariat du Conseil du trésor.

« L’effort consenti pour maintenir le patrimoine en état depuis la construction n’a pas été suffisant », indique un rapport d’audit de 2015 à l’Hôtel-Dieu de Sorel-Tracy.

À Sorel-Tracy, les travaux empiètent directement dans les corridors.
Photo Héloïse Archambault
À Sorel-Tracy, les travaux empiètent directement dans les corridors.

Cette phrase résume bien le manque d’entretien de plusieurs hôpitaux du Québec, qui nécessitent aujourd’hui des travaux d’urgence.

Globalement, 12 % des bâtiments hospitaliers sont en « mauvais » ou « très mauvais état » (cotes D ou E).

L’Hôpital Sainte-Justine arrive en tête pour le pire déficit, avec 57 M$ (voir tableau). La direction n’a pas répondu à nos questions.

« Rattrapage à faire »

« On ne peut pas nier qu’il y a un rattrapage à faire », avoue Marc Carbonneau, directeur technique par intérim au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Ouest-de-l’île-de-Montréal, qui gère l’Institut Douglas.

Par le passé, le manque de financement du réseau de la santé a souvent entraîné des lacunes dans l’entretien des bâtiments, afin d’éviter des coupes dans les services.

Selon Marie-Soleil Tremblay, professeure à l’École nationale d’administration publique, l’objectif passé du gouvernement d’atteindre le déficit zéro a entraîné des négligences.

« C’est vrai pour les routes, les écoles, les hôpitaux, on a coupé dans l’entretien. Des fois, il y a des économies à court terme qui coûtent cher à long terme. »

Plus cher après

« Quand tu ne fais pas l’entretien régulier, le jour où ça va tomber, ça va coûter pas mal plus cher », dit-elle.

Chaque année, le MSSS octroie des sommes pour que les bâtiments déficitaires soient rénovés et retrouvent une cote acceptable (A, B, C).

Depuis trois ans, 450 M$ ont été investis dans le réseau de la santé.

D’ailleurs, plusieurs hôpitaux doivent gérer un imposant programme de travaux. À Douglas, un budget de 25 M$ a été octroyé, mais le déficit est évalué à 56 M$.

Une vétusté « insurmontable »

Beaucoup de matériel défectueux traîne dans les corridors, faute d’espace à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont.
Photo Héloïse Archambault
Beaucoup de matériel défectueux traîne dans les corridors, faute d’espace à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Dans un état de vétusté «insurmontable», l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont est entretenu de façon minimale pour assurer la sécurité des patients jusqu’à la construction d’un nouvel hôpital, d’ici 2028.

«La limite imposée par la vétusté du bâtiment devient, dans plusieurs cas, un obstacle insurmontable», lit-on dans le dernier rapport d’Agrément Canada de 2017.

Voilà des années que l’état de vétusté de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont n’est plus à démontrer.

Les travaux de plomberie sont fréquents dans les hôpitaux. À Maisonneuve-Rosemont, cette toilette ne fonctionne plus.
Photo Héloïse Archambault
Les travaux de plomberie sont fréquents dans les hôpitaux. À Maisonneuve-Rosemont, cette toilette ne fonctionne plus.

Manque d’espace, insalubrité, désuétude, lieux trop exigus: la liste des problèmes est très longue.

“Plus capable”

«À un moment donné, le bâtiment n’est plus capable. (...) Les gens rentrent, sortent. Ça cogne, ça brise», dit Ghislain Chassé, directeur des services techniques du Centre de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

Depuis l’été dernier, des clôtures métalliques ont été installées en urgence pour protéger la brique extérieure.

Actuellement, le déficit de maintien des actifs atteint 32,5 millions $. Or, le CISSS a décidé de gérer les rénovations de façon minimaliste puisqu’on prévoit déménager dans un nouvel hôpital neuf, en 2028.

«Tout ce qu’on fait est dans l’optique de se rendre au nouvel hôpital», dit M. Chassé.

L’an dernier, le coût estimé de construction était de 1,8 milliard $.

Liste des ENDROITS en mauvais état avec les pires déficits de maintien des actifs*

  • Hôpital Sainte-Justine : 57,1 M$
  • Hôpital universitaire de soins en santé mentale de Montréal : 52,3 M$
  • Hôpital Maisonneuve Rosemont : 32,5 M$
  • Institut Douglas : 29,5 M$
  • Institut Philippe-Pinel : 26 M$
  • Hôpital Rivière-Rouge: 25,4 M$
  • Hôtel-Dieu de Sorel : 23,1 M$
  • Hôpital Salaberry-de-Valleyfield : 16,7 M$
  • Hôpital de Mont-Laurier : 13,9 M$
  • Hôpital de Gaspé : 6,9 M$
  • Hôpital de Hull : 5,7 M$
  • Hôpital Notre-Dame : 4,5 M$
  • Hôpital de Portneuf : 4,3 M$
  • Hôpital de Maria : 3,7 M$
  • Hôpital St-Mary’s : 3,3 M$
  • Hôpital de Saint-Jérôme : 3 M$

Déficit total des hôpitaux au Québec : 322 781 991 $

NDLR : Les cotes déficitaires (D et E) ont été additionnées

Source : MSSS, 2019-2020