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Colmater nos trous de mémoire

<b><i>Un désir de liens</i></b><br />
Simon Labrecque<br />
Éditions Liber
Photo courtoisie Un désir de liens
Simon Labrecque
Éditions Liber

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Quel étrange ouvrage que ce « désir de liens » écrit par Simon Labrecque. Furetant surtout dans des monographies de paroisses et appelant à l’aide Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu, entre autres, il tente de colmater nos trous de mémoire collectifs. Il fut un temps, au dix-neuvième siècle, où abondaient ces récits qui firent la « petite littérature », de paroisse en paroisse, rapportant ragots et événements circonstanciels, construisant le pays imaginaire auquel s’est affairé Jacques Ferron à travers ses escarmouches politiques et autres contes du pays incertain.

Labrecque s’interroge, à la suite de Ferron, sur la paternité du premier ministre canadien actuel, dans ce Québec tricoté serré. Son avatar dans les Escarmouches, Suzanne de Melun, concierge à temps partiel au séminaire de Nicolet et ancienne stagiaire bénévole auprès de l’abbé Surprenant, se questionne : « Le fondateur du Parti Rhinocéros serait-il le véritable géniteur du chef actuel du Parti libéral du Canada ? » La beauté de cette hypothèse, selon l’auteur, « tient au fait qu’elle consonne avec un certain esprit ferronien, qui autorise à la travailler et à la mettre à l’épreuve avec ruse et enthousiasme, sans crainte de choquer quiconque connaît la plume du cartographe du pays incertain, y compris pour les proches ».

On sait que le bon docteur Ferron se plaisait à inventer ce pays fictif avec toutes sortes de thèses spéculatives, que d’aucuns prenaient pour la vérité vraie, mélangeant les genres et multipliant les filiations improbables. Ne m’avait-il pas déjà écrit que je ne faisais qu’accomplir une vieille vengeance héritée de mon ancêtre Hippolyte Lanctôt déporté en Australie, en 1839 ? C’était trop beau pour tenter de le contredire et cette filiation dans la geste héroïque me plaisait bien.

Simon Labrecque a découvert Jacques Ferron il y a quelques années à peine. Ce fut en plongeant dans le récit merveilleux L’amélanchier qu’il reçut en service de presse pour la revue Trahir qu’il anime sur le web. Tinamer, la narratrice, y admet implicitement qu’elle se nourrit, elle aussi, comme son géniteur Jacques Ferron, de monographies de paroisses, sources d’histoires, factuelles ou pas. Tel ou tel personnage ont-ils réellement existé ? Qui s’en soucie en littérature, qui se situe toujours à cheval entre réel et fiction, entre Originaux et détraqués ? Dans les faits, ces histoires nourrissent ou divertissent « un certain lectorat qui a soif de liens et qui trouve, dans les textes de l’Éminence de la Grande Corne [Jacques Ferron, le fondateur du Parti Rhinocéros], un terrain propice à leur prolifération ». D’ailleurs, toute œuvre de fiction ne consiste-t-elle pas à « effacer ses traces et à détruire les échafaudages qui ont permis d’ériger une charpente, elle-même dissimulée » ?

Dans un autre texte, Labrecque s’intéresse au livre de Roméo Bouchard, Gens de mon pays, paru en 2018. Il y voit une autre sorte de monographie de paroisse. Bouchard dresse des portraits émouvants de villageois et villageoises de la petite municipalité (trois cents âmes) de Saint-Germain-de-Kamouraska, où il s’est installé en 1975. « Il y a une puissance d’émouvance dans la plume de Bouchard, dit-il. C’est la puissance du “monde ordinaire”, dans le sens le plus noble de l’expression. » Il voit Bouchard comme un vieux sage, un survivant qui préconise une autosuffisance agricole.

Un rempart

Pour Ferron, la paroisse était un rempart contre le colonisateur anglophone, « formait un petit centre de civilisation qui pouvait se passer du reste du monde ». Aujourd’hui, avec le déclin du religieux et de l’église, centre de la paroisse avec ses registres de baptêmes, de mariages, de funérailles et de sépultures, que va-t-il advenir de nos paroisses ? De nombreux artistes investissent désormais certains lieux sacrés, mais les liens communautaires se maintiendront-ils, à travers ces nouveaux réseaux d’art, se demande l’auteur ?

 

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