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Dans les coulisses du bed-in

Âgé de 75 ans aujourd’hui, Jacques Bourdon se remémore encore avec plaisir les souvenirs du <i>bed-in</i> de 1969 qu’il a eu la chance de photographier.
Photo Raphaël Gendron-Martin Âgé de 75 ans aujourd’hui, Jacques Bourdon se remémore encore avec plaisir les souvenirs du bed-in de 1969 qu’il a eu la chance de photographier.

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En mai 1969, Jacques Bourdon n’avait que 25 ans, et ne travaillait que depuis un an au Journal de Montréal, lorsqu’il a été envoyé pour photographier le passage de John Lennon et Yoko Ono dans la métropole. Cinquante ans plus tard, le photographe retraité revient sur le bed-in historique qui a mené à l’enregistrement de Give Peace a Chance.

Le 26 mai 1969, une rumeur circulait à la radio. En pleine guerre du Viêt Nam, et quelques mois après un premier bed-in à Amsterdam, John Lennon et Yoko Ono avaient décidé de se rendre à Montréal pour un nouvel événement pacifique.

Un gros attroupement se forme à l’extérieur, les curieux espérant apercevoir le célèbre couple.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Un gros attroupement se forme à l’extérieur, les curieux espérant apercevoir le célèbre couple.

L’un des trois photographes travaillant à l’époque pour le Journal de Montréal, le jeune Jacques Bourdon partageait ses couvertures entre les conférences de presse, les meurtres, les accidents et le domaine artistique. Ce jour-là, on lui avait demandé de se rendre rapidement à l’aéroport de Dorval pour y photographier le célèbre couple.

Plusieurs centaines de personnes attendent l’arrivée de John Lennon et Yoko Ono à l’aéroport de Dorval.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Plusieurs centaines de personnes attendent l’arrivée de John Lennon et Yoko Ono à l’aéroport de Dorval.

« Quand j’étais arrivé, en fin d’après-midi, il y avait déjà 400 à 500 personnes, relate-t-il. Ça n’avait été mentionné qu’à la radio, quelques heures auparavant. Une chance qu’ils ne l’avaient pas annoncé plus tôt ! »

Michèle Richard et Dominique Michel s’étaient rendues à l’aéroport dans l’espoir d’y apercevoir John Lennon.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Michèle Richard et Dominique Michel s’étaient rendues à l’aéroport dans l’espoir d’y apercevoir John Lennon.

En attendant l’arrivée du couple, le photographe avait remarqué une jeune Dominique Michel qui tentait de se faufiler à travers la foule. « Les policiers de Dorval ne la connaissaient pas. J’avais réussi à la faire passer en leur disant qu’elle était une grande vedette québécoise. » Michèle Richard l’avait rejointe quelques instants plus tard.

Accès privilégié

Yoko et John sortent de l’avion, accompagnés de la petite Kyoko, fille de Yoko.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Yoko et John sortent de l’avion, accompagnés de la petite Kyoko, fille de Yoko.

À l’époque, se souvient M. Bourdon, les médias disposaient de laissez-passer particuliers qui leur permettaient de se rendre sur le tarmac de l’aéroport, devant la porte des avions. C’est ainsi que le photographe a pu capter John, Yoko et sa fille Kyoko de très près, dès leur sortie de l’appareil.

« Ils étaient accompagnés d’une équipe qui filmait, indique-t-il. Mais sinon, leur entourage n’était pas très gros. »

John et Yoko bénéficient d’une escorte policière pour quitter l’aéroport.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
John et Yoko bénéficient d’une escorte policière pour quitter l’aéroport.

Après son arrivée à l’aéroport, le couple est monté dans un véhicule de la Police of Dorval où on l’a escorté jusqu’aux limites de la ville. « On m’a dit qu’ils ont ensuite pris un taxi pour se rendre jusqu’à l’hôtel Reine Elizabeth. »

Dès lors, le photographe s’est dépêché d’aller porter au Journal les photos qu’il venait de prendre. « Le plus important était de les avoir pour la publication du lendemain, dit-il. Je ne les ai pas suivis immédiatement à l’hôtel. »

Couple généreux

John et Yoko sur le lit, couchés calmement.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
John et Yoko sur le lit, couchés calmement.

Durant leur séjour d’une semaine au Reine Elizabeth, Jacques Bourdon s’est rendu sur place « deux ou trois fois », dit-il. « Si c’était à refaire, je serais resté là tout le long et je les aurais surveillés jour et nuit ! Mais à l’époque, on ne savait pas... »

La portée historique était bien difficile à déceler à ce moment-là, mentionne-t-il. « Cet événement est devenu beaucoup plus important la journée où John Lennon s’est fait assassiner [le 8 décembre 1980]. Un grand artiste qui militait pour la paix et qui se fait assassiner... »

Jacques Bourdon était impressionné de photographier un Beatle, même si Lennon n’était pas son idole. « Dans le temps, mon idole était Johnny Hallyday. Il faut dire que je ne comprends pas beaucoup l’anglais. »

Généreux toute la semaine, le couple signe plusieurs articles que lui remettent les visiteurs.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Généreux toute la semaine, le couple signe plusieurs articles que lui remettent les visiteurs.

À chacune de ses visites dans la suite 1742 du Reine Elizabeth, le photographe a pu constater à quel point John et Yoko étaient généreux avec les gens qui venaient leur parler. « Ils ont été impeccables du début à la fin, de ce que j’ai vu. Ils parlaient à tout le monde, tant aux journalistes qu’aux personnes du public. Il y a des gens qui arrivaient avec beaucoup de dessins. John prenait le temps avec chaque personne qui l’approchait. Ça m’avait marqué. »

À la bonne franquette

Vers la fin de la semaine, après s’être fait plusieurs contacts sur place, Jacques Bourdon a reçu un appel. « On m’a dit de venir rapidement au Reine Elizabeth, car ils s’apprêtaient à enregistrer quelque chose. »

D’autres participants du morceau. Peu de médias étaient présents à l’enregistrement, selon le photographe Jacques Bourdon.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
D’autres participants du morceau. Peu de médias étaient présents à l’enregistrement, selon le photographe Jacques Bourdon.

À son arrivée, la suite était remplie d’une cinquantaine de personnes. « Il y avait très peu de médias. C’était beaucoup plus des gens du public », dit-il.

Le producteur montréalais André Perry 
en discussion avec John Lennon. Les deux vont travailler ensemble durant plusieurs heures pour enregistrer <i>Give Peace a Chance</i>.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Le producteur montréalais André Perry en discussion avec John Lennon. Les deux vont travailler ensemble durant plusieurs heures pour enregistrer Give Peace a Chance.

Le producteur montréalais André Perry, qui allait fonder quelques années plus tard le mythique Studio, à Morin-Heights, avait été dépêché sur place avec son équipe pour y capter l’enregistrement de ce qui allait devenir Give Peace a Chance.

Debout sur le lit, John donne ses instructions pour la chanson aux dizaines de personnes qui se trouvent dans la pièce.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Debout sur le lit, John donne ses instructions pour la chanson aux dizaines de personnes qui se trouvent dans la pièce.

« John avait collé les paroles de la chanson sur le mur pour que les gens suivent, se souvient M. Bourdon. Il s’était levé debout sur le lit et avait donné ses instructions. Il prenait ça à cœur. Pour lui, ce n’était pas un party. C’était important. Il voulait créer quelque chose. »

André Perry installé derrière sa console, directement dans la suite 1742, pour enregistrer la chanson.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
André Perry installé derrière sa console, directement dans la suite 1742, pour enregistrer la chanson.

Malgré tout, le photographe reconnaît que l’enregistrement avait un peu des allures de « bric-à-brac » et il était loin de penser que la pièce aurait une résonance aussi planétaire.

Tout le monde participe avec entrain à l’enregistrement de <i>Give Peace a Chance</i>.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Tout le monde participe avec entrain à l’enregistrement de Give Peace a Chance.

« C’était vraiment fait à la bonne franquette. Ils ont recommencé et recommencé la chanson toute la soirée. »

Le photographe Jacques Bourdon a surpris deux jeunes filles qui étaient cachées dans un garde-robe. Elles espéraient ne pas se faire expulser. John Lennon leur a donné le droit d’aller s’asseoir avec les autres pour interpréter <i>Give Peace a Chance</i>.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Le photographe Jacques Bourdon a surpris deux jeunes filles qui étaient cachées dans un garde-robe. Elles espéraient ne pas se faire expulser. John Lennon leur a donné le droit d’aller s’asseoir avec les autres pour interpréter Give Peace a Chance.

Passer à l’histoire

Même s’il était dans la pièce au moment de l’enregistrement, Jacques Bourdon n’a pas souhaité joindre sa voix au morceau. « Je suis quelqu’un de timide ! Et dans ma tête, j’étais juste là pour aller chercher de bonnes photos. »

« J’étais extrêmement loin de penser que ce seraient des photos qui passeraient à l’histoire. J’ai été 42 ans au Journal et les photos dont on m’a le plus souvent parlé sont celles du bed‐in. Elles avaient pourtant été faciles à prendre. »

Avec le recul des années, Jacques Bourdon aurait travaillé différemment, si c’était à refaire. « Il y a bien des photos que je n’avais pas faites à l’époque et que je ferais aujourd’hui. Et j’ai entendu dire qu’ils avaient pas mal jeté tout ce qui était dans la chambre quand ils avaient fait le ménage par la suite. Avoir su, j’aurais pris tout ce que j’aurais pu ramasser. J’aurais même fouillé dans les vidanges (rires) ! »

Des événements pacifiques

Alors que les membres des Beatles prenaient des vacances, au printemps 1969, John Lennon avait décidé de faire d’une pierre deux coups. Après avoir épousé Yoko Ono, le 20 mars, le chanteur avait invité les médias à venir dans sa chambre d’hôtel d’Amsterdam, quelques jours plus tard, durant sa lune de miel. C’est ainsi qu’est né le premier bed-in.

En pleine guerre du Viêt Nam, John Lennon et Yoko Ono ont tenu deux Bed-Ins for Peace, d’une semaine chacun, au printemps 1969. Le premier a eu lieu au Hilton, à Amsterdam, du 25 au 31 mars.

Le second, au Reine Elizabeth de Montréal, du 26 mai au 2 juin.

Chaque bed-in se voulait une protestation non violente contre les guerres ainsi que de nouvelles façons de promouvoir la paix. Un documentaire sur les deux bed‐ins, intitulé Bed Peace, est diffusé aujourd’hui sur YouTube.

John et Yoko voulaient initialement tenir leur deuxième bed-in à New York. Mais le couple n’a pu entrer aux États-Unis, car John avait été arrêté l’année précédente pour possession de cannabis.

Les deux amoureux ont alors décidé de faire leur deuxième événement pacifique aux Bahamas. Mais ils se sont rapidement aperçus que les médias seraient moins nombreux à le couvrir en raison de l’éloignement géographique. Le choix s’est ensuite arrêté sur Montréal.

Du 26 mai au 2 juin 1969, John et Yoko vont s’installer dans la suite 1742 de l’hôtel Reine Elizabeth. Ils sont accompagnés d’une équipe de tournage pour capter les images de ce <i>bed-in</i>.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
Du 26 mai au 2 juin 1969, John et Yoko vont s’installer dans la suite 1742 de l’hôtel Reine Elizabeth. Ils sont accompagnés d’une équipe de tournage pour capter les images de ce bed-in.

Durant leur semaine au Reine Elizabeth, John et Yoko ont donné plusieurs entrevues aux médias locaux et internationaux. Ils ont aussi invité plusieurs personnalités, dont l’écrivain Timothy Leary, l’humoriste Tom Smothers, l’activiste Dick Gregory, l’imprésario Murray the K, le caricaturiste Al Capp et le poète Allen Ginsberg.

John et Yoko en pleine interprétation.
Photo courtoisie, Jacques Bourdon
John et Yoko en pleine interprétation.

Après avoir enregistré Give Peace a Chance dans la suite, le producteur André Perry a demandé à quelques artistes québécois, dont Robert Charlebois et Mouffe, d’ajouter leur voix à la chanson.

Des paroles dispendieuses

En 2008, les cartons originaux sur lesquels avaient été écrites les paroles de Give Peace a Chance ont été vendus aux enchères par Gail Renard pour 841 000 $ US. Renard, qui était une adolescente en 1969, avait réussi à entrer dans la suite du Reine Elizabeth pour assister au bed-in. Durant les jours suivants, elle avait fait des courses pour John et Yoko et s’était même occupée de la fille de Yoko, Kyoko. À la fin du bed-in, Lennon avait remis les cartons à Renard en lui disant « qu’ils vaudraient beaucoup d’argent un jour », a-t-elle raconté à CBC News.

Pour souligner les 50 ans du bed-in cette année, l’hôtel Fairmont Reine Elizabeth propose un forfait à partir de 2999 $ la nuit, du 1er juin au 31 décembre. Le forfait comprend une nuit dans la suite 1742, le petit-déjeuner, deux pyjamas thématiques, les paroles de Give Peace a Chance calligraphiées, un livret souvenir, des fleurs blanches et une pièce de collection commémorative.

  • 902 | Le numéro de la chambre où s’est déroulé le premier bed-in de John et Yoko, à l’hôtel Hilton d’Amsterdam.
  • 17 | L’étage où se trouve la suite 1742 du Reine Elizabeth. Le couple et son entourage avaient également loué les chambres 1738, 1740 et 1744.
  • 8 | Le nombre de jours qu’a duré le bed-in à l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal, du 26 mai au 2 juin 1969.
  • 9 à 9 | Chaque jour de leur bed-in, John et Yoko ouvraient les portes de leur suite à quiconque voulait leur parler, de 9 h à 21 h.
  • 2999 | Le coût, en dollars canadiens, pour le forfait spécial du 50e anniversaire du bed-in au Reine Elizabeth.
  • 4:54 | La durée de la pièce Give Peace a Chance, enregistrée durant le bed-in. Elle a atteint la 14e place du Billboard Hot 100 à sa sortie.
  • 28 | L’âge qu’avait John Lennon au moment du bed-in. Le chanteur sera assassiné en 1980 à 40 ans seulement.
  • 70 | La durée (en minutes) du documentaire Bed Peace, sur les deux bed-ins, que Yoko Ono a rendus accessibles sur YouTube.

La vie de John Lennon en 6 points

  • John Winston Lennon voit le jour le 9 octobre 1940 à Liverpool, en Angleterre.
  • En 1957, il forme son premier groupe, The Quarrymen, qui deviendra The Beatles en 1960. Avec le Fab Four, il sort un impressionnant total de 12 albums officiels, entre 1963 et 1970. C’est la gloire planétaire.
  • Lennon rencontre Yoko Ono en novembre 1966. À l’époque, le musicien est encore marié à Cynthia Powell. Les deux divorcent en 1968 et Lennon commence à fréquenter Ono officiellement.
  • Le 20 mars 1969, John Lennon et Yoko Ono se marient. Ils organisent deux bed-ins pour la paix, à Amsterdam et Montréal, dans les mois suivants. Après trois fausses couches, Yoko donne naissance à Sean, son premier enfant avec John, en 1975.
  • Avant même la fin des Beatles, Lennon sort des albums expérimentaux avec Yoko (Unfinished Music No. 1 : Two Virgins, Unfinished Music No. 2 : Life with the Lions, Wedding Album). En 1970 paraît l’acclamé John Lennon/Plastic Ono Band. Et l’année suivante, le musicien lance sa pièce solo la plus célèbre : Imagine. Hors Beatles, John Lennon aura fait paraître 11 albums studio, dont six avec Yoko.
  • Le 8 décembre 1980, quelques heures après lui avoir autographié un album, John Lennon est assassiné par Mark David Chapman, devant l’immeuble The Dakota, où il habite à New York. Il a 40 ans. À sa mémoire, le monument Strawberry Fields est érigé tout près, dans Central Park, quelques mois plus tard.

Des célébrations à Montréal

Aujourd’hui (25 mai), plusieurs activités ont lieu au Reine Elizabeth de Montréal pour célébrer le 50e anniversaire du bed-in de John et Yoko.

Le grand hall de l’hôtel présentera une exposition gratuite de photos grand format prises par Gerry Deiter pour le compte du magazine Life.

Les passants pourront aussi y lire des témoignages tirés du livre Une semaine pour la paix - le Bed-in de John et Yoko pour la paix, de Joan Athey. L’exposition sera présentée du 25 mai au 9 octobre, jour de l’anniversaire de John Lennon.

Joan Athey sera au Marché Artisans de l’hôtel pour signer des exemplaires de son livret, du 26 au 31 mai.

Le Reine Elizabeth organise aujourd’hui des visites guidées de la célèbre suite 1742 avec son nouveau design de porte. Pour réserver sa place en ligne, il fallait faire un don de 19,69 $ à Amnistie internationale Canada francophone.

Toujours aujourd’hui, le bar de l’hôtel, Nacarat, propose une soirée peace & love, au profit d’Amnistie internationale. Les invités sont conviés à porter leurs plus belles tenues hippies. Le DJ Jojo Flores y fera jouer de la musique des années 1960.

Du 26 mai au 2 juin, soit la durée exacte du bed-in de 1969, Cité Mémoire proposera deux fois par heure des projections immersives dans l’agora du grand hall de l’hôtel. Le tableau poétique rendra hommage au bed-in et à la chanson Give Peace a Chance.

Enfin, le 30 mai à 19 h, l’Espace C2, situé au dernier étage de l’hôtel, présentera un concert hommage au bed-in. Les profits du spectacle-bénéfice iront aussi à Amnistie internationale Canada francophone. Il réunira notamment les DJ Geneviève Borne et Ève Salvail, de même que Beyries, Joël Denis et Kevin Parent.