/lifestyle/psycho
Navigation

Transformer le deuil en force intérieure

C’est après avoir vécu deux deuils périnataux que Joanie Lacroix a ­fondé le projet Pastel Fluo.
Photo Pierre-Paul Poulin C’est après avoir vécu deux deuils périnataux que Joanie Lacroix a ­fondé le projet Pastel Fluo.

Coup d'oeil sur cet article

La vie nous réserve parfois des cadeaux même dans les épreuves les plus cruelles. Pour la productrice et réalisatrice Joanie Lacroix, la perte de deux de ses enfants a été l’élément déclencheur d’un virage salutaire qui a fait d’elle une meilleure personne.

« Je n’ai jamais eu autant mal de ma vie, mais en même temps, ça m’a transformée. Ces épreuves m’ont ramenée vers le droit chemin », confie avec sérénité la femme de 33 ans qui rêve désormais de changer le monde « une conscience à la fois » grâce à ses documentaires.

Joanie Lacroix a vécu sa vingtaine à toute allure. Productrice de publicité et de télévision, elle a assumé très jeune la responsabilité de gérer équipes et budgets, abattant souvent 60 ou 70 heures de travail par semaine. « J’étais bonne dans ce que je faisais, mais tout allait trop vite. Une petite voix me disait que je n’étais pas tout à fait à ma place. Tous ces efforts, toute cette pression pour vendre un produit ? Ce n’était pas aligné avec mes valeurs. »

Son rythme de vie l’empêchait aussi d’accorder tout le temps qu’elle souhaitait à son fils, Jacob, qu’elle a eu avec son conjoint Éric en 2013. « J’étais tiraillée entre mes aspirations professionnelles et le désir d’être présente avec lui. »

Ce sentiment n’était toutefois pas assez fort pour réprimer son désir d’agrandir la famille. Deux ans après l’arrivée de Jacob, le couple a appris avec bonheur qu’il attendait un deuxième­­­ garçon, Thomas.

Un nuage a vite obscurci l’horizon. Une échographie réalisée à la 13e semaine de grossesse révélait que l’enfant présentait une anomalie : son abdomen ne se formait pas de façon adéquate. « Si on le gardait, il aurait été aux soins intensifs à la naissance. C’était une grossesse à risque, mais si le processus arrivait à terme, les probabilités que tout aille bien étaient élevées. »

Thomas est né en novembre 2016 dans un état critique qui a requis une opération d’urgence. Les médecins ont tout tenté, en vain. Ses parents l’ont accompagné aux soins palliatifs où il est décédé un jour plus tard. « J’étais une personne qui avait peur de la mort. Je ne pouvais pas croire que ça m’arrivait. »

Remise en question

Les semaines suivantes ont été très éprouvantes pour le couple. Joanie s’est abandonnée à la tristesse et à la douleur qui la submergeaient. « J’étais quelqu’un qui cherchait à avoir le contrôle sur toute ma vie. Je me rendais compte que je ne contrôlais rien. Je sentais la douleur arriver comme une vague, mais je n’essayais pas de me changer les idées. Je vivais mes émotions une minute à la fois. »

Graduellement, la douleur a cédé la place à une urgence de vivre. Joanie a connu une importante remise en question sur son rôle ici-bas. Elle est arrivée à la conclusion qu’elle ne pouvait plus revenir à son rythme de vie d’autrefois et qu’elle devait dorénavant travailler en accord avec ses valeurs humanistes. Plus que jamais, elle éprouvait le besoin d’aider autrui. « Après tant de tristesse, j’ai ressenti une grande paix intérieure. Ces dix dernières années, j’avais toujours fait mes choix avec ma tête. Le départ de Thomas m’a fait réaliser que je devais laisser choisir mon cœur. »

Le fils de Joanie Lacroix­­, Thomas, est né dans un état critique en 2016. Il est décédé peu de temps après.
Photo courtoisie
Le fils de Joanie Lacroix­­, Thomas, est né dans un état critique en 2016. Il est décédé peu de temps après.

C’était décidé. Elle allait mettre au service du bien commun sa plus grande passion : raconter des histoires grâce à la vidéo. « Je sentais que je devais montrer ce qui se faisait de positif dans le monde. »

En juin 2017, Joanie lançait les bases de Pastel Fluo, un projet dont l’objectif était de réaliser de courts documentaires inspirants sur des individus ayant réussi à se réinventer après des épreuves difficiles. Plusieurs de ses contacts professionnels, interpellés par la noblesse de sa démarche, se sont proposés pour donner un coup de main gratuitement.

C’est ainsi que Joanie et son équipe ont rencontré Érik Giasson, un Québécois qui faisait carrière à Wall Street avant de tout perdre dans la crise de 2008. L’homme a par la suite effectué un virage à 180 degrés dans ses priorités pour devenir un yogi. Pour la jeune femme, ce premier tournage a eu l’effet d’une thérapie. « Chaque minute dédiée au projet me nourrissait. J’avais compris que ça m’avait manqué. »

Trois mois plus tard, Pastel Fluo était lancé sur le web. La plateforme présente des documentaires et des textes sur divers sujets visant à créer un monde meilleur comme l’agriculture biologique, la méditation et le mouvement zéro déchet. Les nombreux commentaires positifs du public confirmaient qu’elle était sur la bonne voie. « Le projet lance un appel à faire chacun sa part pour la société et la planète. »

Second deuil

Toujours à l’automne 2017, Joanie a appris qu’elle était enceinte de Naélia. Ce fut un moment de grande joie. « On n’a pas eu d’hésitation avant d’avoir un autre enfant. On l’a reçue comme un cadeau. »

Selon les premières échographies, la grossesse s’annonçait sur une note positive, mais après quelques semaines, Joanie sentait l’enfant plus fragile. Était-ce son esprit qui lui jouait des tours ? Hélas, au sixième mois, ses appréhensions se sont avérées fondées. Naélia ne donnait plus de signes de vie. À l’hôpital, on a constaté son décès in utero. « Ç’a été le pire moment de ma vie. La culpabilité était immense. Je ne me sentais pas la force de vivre un deuil une seconde fois. »

Si l’autopsie conclut que Joanie n’avait rien à se reprocher, elle n’en était pas moins dévastée. Pendant deux mois, elle est restée isolée chez elle pour pleurer cette autre perte.

Se relever

Loin de la décourager, cette nouvelle épreuve allait confirmer ses choix. Plus que jamais, elle devait contribuer à faire de cette planète un monde meilleur. « Pendant ces longues semaines de silence, une phrase me revenait constamment en tête : changer le monde n’est pas seulement individuel, mais collectif. »

Mais pour continuer à rayonner, le projet devait être viable financièrement. Pour ce faire, Joanie a eu l’idée de créer une entreprise sociale, les Productions Pastel Fluo, qui allait mettre la société, l’environnement et l’humain au même niveau. Une partie des profits de l’entreprise va à son projet de plateforme documentaire.

En plus de donner des conférences dans les entreprises sur son cheminement, elle poursuit son travail de productrice, à la différence qu’elle s’associe uniquement aux projets qui reflètent ses valeurs. « Je me sens exactement à ma place aujourd’hui. Je travaille fort, mais différemment. Maintenant, je suis plus ouverte et plus transparente. »

Les événements ont aussi transformé sa relation avec son fils Jacob. « J’ai pris conscience du cadeau que j’ai. On prend toujours un moment dans la journée pour partager. On a nos petits rituels. Quand je suis avec lui, le temps s’arrête. »

Presque trois ans après son premier deuil, Joanie réalise à quel point les événements lui ont permis de devenir une meilleure personne, plus sage aussi. « Je veux dire aux gens que nos épreuves de vie ne viennent pas avec une signification. C’est nous qui donnons la signification à nos épreuves. On peut choisir d’en faire une force. (...) Si on prend le temps de vivre nos moments de souffrances, d’exprimer nos émotions plutôt que de leur résister, et ensuite de s’élever au-dessus de la douleur, on y découvre des cadeaux cachés. »


► Pour en savoir plus sur le projet de Joanie Lacroix : pastelfluo.com