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Des quartiers enlevés des zones inondables... aujourd’hui inondés

Des villes et le gouvernement du Québec ont permis du développement dans des zones autrefois à risque

Inondations
Christopher Nardi / JdeM

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Québec et plusieurs villes ont considérablement réduit la taille de nombreuses zones inondables depuis 40 ans. Ils ont ainsi permis la construction de maisons qui viennent de se trouver sous l’eau pour la deuxième fois en trois ans.  

Personne ne devrait s’étonner des inondations qui ont une fois de plus ravagé de nombreux quartiers dans le sud du Québec ce printemps.      

Notre Bureau d’enquête a découvert que depuis la fin des années 1970, les autorités ont abaissé les niveaux de crue officiels du lac des Deux-Montagnes ainsi que des rivières des Outaouais, des Mille-Îles et des Prairies.       

  • Écoutez Hugo Joncas à Dutrizac de 6 à 9:  

 

Les données historiques que nous avons compilées révèlent des décisions aux conséquences dramatiques, le long des secteurs les plus densément peuplés du Québec (voir les nombreux exemples en pages 4 et 5).      

Parmi les victimes de ces décisions figure Marc Desjardins, propriétaire à Gatineau d’une maison inondée tant en 2017 qu’en 2019.     

Lorsqu’il a acheté sa demeure en 2010, il ignorait que son terrain était considéré en zone inondable deux ans auparavant, avant une série de décisions du ministère de l’Environnement et de la municipalité.       

« La Ville, sans scrupules, a modifié ses zones inondables pour autoriser la construction de résidences comme la nôtre dans des zones à risque. Les gens sont en colère, frustrés, et se sentent bernés. »       

Une fois aux 100 ans  

Près de chez lui à Gatineau, le niveau des crues survenant une fois aux 100 ans dans la rivière des Outaouais a baissé de presque un mètre entre 1980 et 2008, selon les registres officiels.      

Au Québec, ce sont les municipalités régionales de comté (MRC) qui sont responsables de déterminer l’ampleur des zones inondables.      

Pour ce faire, la plupart se basent sur des données du ministère de l’Environnement. D’autres commandent des études indépendantes à des firmes privées.      

Vérifications faites, le Ministère a effectivement modifié à la baisse les cotes de crue de plusieurs rivières.      

Pas d’entrevue à Québec  

Le ministère de l’Environnement nous a refusé toute entrevue avec un de ses experts.     

Son porte-parole Clément Falardeau a indiqué que ces données sont modifiées en raison « d’avancées technologiques ou de nouvelles données », sans donner d’autre information utile.     

Simon Richard, porte-parole de la MRC de Vaudreuil-Soulanges, affirme que son organisation « n’a fait qu’adopter les nouvelles cartes basées sur les cotes du ministère ».        

D’autres municipalités tentent d’y voir plus clair.      

Avec la Communauté métropolitaine de Montréal, la Ville de Laval travaille en ce moment à « éclaircir les différences parfois importantes entre les nouvelles cartes et les anciennes », dit Anne-Marie Braconnier, porte-parole de la municipalité.     

Autre problème : la grande majorité des villes refusent de désigner les secteurs inondables comme des zones où il sera définitivement interdit de construire.        

Un simple abaissement du niveau de crue de la rivière permet donc automatiquement de bâtir.      

Au Centre régional de l’environnement de Laval, le directeur général Guy Garand dénonce le manque d’imputabilité des villes à ce sujet.      

« Le jour où on va leur dire : “Tu payes pour la catastrophe”, elles feront faillite ! »      

Pascale Biron, directrice du département de géographie à l’Université Concordia, croit que tant Québec que les municipalités devraient être plus prudents.      

« Selon moi, les crues historiques devraient d’emblée être considérées dans la zone inondable, dit-elle. Mais on n’a jamais eu de programme systématique avant 2017 pour aller regarder jusqu’où allait l’eau après une inondation. »        

 – Avec la collaboration de Philippe Langlois  

Trois villes, trois niveaux d’eau      

La gestion des zones inondables est un tel fouillis que plusieurs villes n’utilisent pas des données identiques pour un même cours d’eau.      

Laval, par exemple, travaille avec des niveaux de crue plus bas que Montréal pratiquement tout le long de la rivière des Prairies qui sépare les deux villes.      

Encore plus étonnant, pour un même point spécifique près de l’endroit où se croisent la rivière des Prairies, celle des Mille-Îles et le fleuve Saint-Laurent, la MRC de L’Assomption, Laval et Mont­réal ont toutes trois des niveaux de crue différents.        

Ils sont respectivement de 8,95 m, 9,21 m et 9,42 m pour la crue centenaire.        

« Nous, nos cotes ne devraient pas bouger, c’est nous qui avons les cotes les plus à jour », plaide le directeur de l’aménagement de la MRC de L’Assomption, Martin Lapointe.      

Pour la professeure de géographie Pascale Biron, la cartographie devrait être faite par une entité indépendante.      

« Sinon, il y a une possibilité de conflit d’intérêts », estime-t-elle.      

La révision en cours des cartes de la Communauté métropolitaine de Montréal devrait uniformiser ces données, mais elles seront toujours dessinées par des organisations que contrôlent les municipalités.