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On leur avait promis que ça ne surviendrait plus

Trois villes ont réduit la taille de zones inondables et les secteurs se sont retrouvés sous l’eau ce printemps

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Notre Bureau d’enquête a identifié trois cas où des municipalités ont modifié à la baisse la taille de zones inondables depuis les années 1970, en se basant sur les données du ministère de l’Environnement. Et comme il fallait s’y attendre, l’eau a de nouveau dévasté ces secteurs par la suite, dont deux fois dans les trois dernières années.

L’Île-Perrot

Comment se fait-il qu’un secteur inondé pendant les crues des années 1970, en 2017 et en 2019 ne soit pas en zone inondable ? C’est ce que se demandent des résidents de L’Île-Perrot.

  • Dominique Cambron-Goulet
Sur la carte en haut, la partie au nord du chemin de fer à L’Île-Perrot est clairement en zone inondable. En 2006, ce même quartier n’est plus considéré comme à risque.
Photos fournies par Pêches et Environnement Canada et ministère des Richesses naturelles du Québec (1977)/Communauté métropolitaine de Mont­réal (2006)
Sur la carte en haut, la partie au nord du chemin de fer à L’Île-Perrot est clairement en zone inondable. En 2006, ce même quartier n’est plus considéré comme à risque.

Dans un petit quartier de cinq rues situé juste au nord de la gare de train de banlieue, les inondations du printemps ont frappé fort.

Au plus intense de la crue, les citoyens sortaient de leur maison en chaloupe. Le sous-sol d’Élaine Robitaille s’est rempli d’eau pour la deuxième fois en trois ans. Ce printemps, elle a encore subi des dégâts considérables.

Élaine Robitaille, avec son chien Buny, montre la hauteur à laquelle l’eau est montée dans son sous-sol, endommagé pour la deuxième fois en trois printemps.
Photo Dominique Cambron-Goulet
Élaine Robitaille, avec son chien Buny, montre la hauteur à laquelle l’eau est montée dans son sous-sol, endommagé pour la deuxième fois en trois printemps.

« La madame est bien fatiguée. J’ai juste le goût de prendre l’aide du gouvernement et de m’en aller », lâche celle qui y réside depuis 23 ans.

À risque en 1977

Une carte datant de 1977 identifiait pourtant ce secteur comme étant à risque.

Puis en 2005, le niveau de crue du lac des Deux-Montagnes est revu fortement à la baisse par Québec. Sur les nouvelles cartes produites dans la foulée, la quasi-totalité du secteur n’est plus du tout en zone inondable.

« Un jour, on m’a dit qu’on n’y était plus parce que les cotes de crue avaient changé étant donné que ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’inondations », raconte Benoît Denault, dont la famille habite le quartier depuis des décennies.

M. Denault se souvient de s’être promené dans les rues en chaloupe avec son grand-père pendant les inondations des années 1970. Il y a cinq ans, il a donc construit sa maison un peu plus haut et n’a pas fait de sous-sol, même s’il en aurait eu le droit.

Plus de taxes

Certains citoyens ont une petite idée de la raison pour laquelle leur secteur a été retiré de la zone inondable.

Jérôme Denault montre où l’eau est montée sur son terrain, en théorie hors de la zone inondable.
Photo Dominique Cambron-Goulet
Jérôme Denault montre où l’eau est montée sur son terrain, en théorie hors de la zone inondable.

« Ça vaut plus cher pour les taxes », avance Jérôme Denault, cousin de Benoît, qui vient tout juste d’y bâtir sa maison.

Il doute que la municipalité de L’Île-Perrot ou la Municipalité régionale de comté (MRC) de Vaudreuil-Soulanges acceptent de replacer le secteur en zone inondable.

Élaine Robitaille partage son avis. « [Après 2017], j’ai demandé au maire pourquoi ça ne se faisait pas et il m’a dit que c’était en révision », dit-elle.

Construction en cours

En attendant, la municipalité ne s’est pas gênée pour octroyer des permis de construction.

Dans le secteur, deux maisons fortement endommagées après les inondations de 2017 ont été vendues, démolies, et de nouvelles résidences sont maintenant en construction, dont deux triplex.

« La réglementation le permettait, plaide le maire de L’Île-Perrot, Pierre Séguin. On ne pouvait pas dire aux gens qu’ils ne pouvaient pas construire, parce qu’ils n’étaient pas en zone inondable. »

M. Séguin ne croit pas que le conseil municipal a manqué de prudence.

« Si je me mets dans la peau d’une personne d’affaires, je ne veux pas attendre que la nouvelle cartographie sorte », illustre le maire.

L’Île-Cadieux

Peuplée seulement d’une centaine de personnes, L’Île-Cadieux est l’une des plus petites municipalités du Québec.

  • Dominique Cambron-Goulet
Des terrains de L’Île-Cadieux, près de Vaudreuil, ne sont plus considérés comme inondables depuis 2006, mais se sont pourtant retrouvés sous l’eau cette année.
Photo Dominique Cambron-Goulet
Des terrains de L’Île-Cadieux, près de Vaudreuil, ne sont plus considérés comme inondables depuis 2006, mais se sont pourtant retrouvés sous l’eau cette année.

Après les crues des années 1970, une majorité de l’île fut placée dans la zone inondable. Mais les cartes de 2006 en ont sensiblement modifié les limites, si bien qu’aujourd’hui, seulement une poignée de résidences sont toujours classées à risque.

Pourtant, en 2017, plusieurs citoyens ont été inondés. La seule route du village a été couverte de 80 cm d’eau.

Ce printemps aussi, l’eau a atteint des résidences, mais sans y pénétrer, grâce à la préparation des résidents.

« L’eau s’est arrêtée à la fondation de la maison, mais il n’y a pas eu d’eau à l’intérieur », explique un citoyen dont la maison n’est pas en zone inondable, et qui souhaite rester anonyme.

Le directeur général de la Ville, Gérard Meloche, convient que le fait de placer ces résidences en zone inondable en ferait chuter la valeur et pourrait avoir un impact sur les revenus de la Ville.

« Si on doit relever notre chemin et que le gouvernement refuse de financer la réfection vu que c’est en zone inondable, ce serait une dépense énorme », ajoute-t-il.

Le maire de L’Île-Cadieux n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevues.

Gatineau

Un Gatinois ne décolère pas contre l’administration municipale. La Ville lui a assuré que sa maison n’était pas en zone inondable, mais elle a été envahie par les eaux en 2017, puis encore une fois ce printemps.

  • Christopher Nardi
Les résidences du boulevard Hurtubise, à Gatineau, ont été inondées ce printemps même si elles ne sont plus considérées comme faisant partie d’une zone inondable.
Photo Christopher Nardi
Les résidences du boulevard Hurtubise, à Gatineau, ont été inondées ce printemps même si elles ne sont plus considérées comme faisant partie d’une zone inondable.

C’est en 2010 que Marc Desjardins a acheté avec sa jeune famille une magnifique maison sur le boulevard Hurtubise. Voyant la rivière des Outaouais à quelques dizaines de mètres, il a fait des vérifications auprès de la Ville de Gatineau.

« On m’a dit que grâce aux barrages sur la rivière, le contrôle des eaux faisait que des inondations étaient quasiment impossibles », explique le père de famille.

Pour dormir tranquille, il a aussi payé 600 $ à un hydrographe – un expert en courants et marées – qui lui aurait garanti que l’eau n’arriverait jamais jusqu’à chez lui.

Quatre pieds d’eau

« En 2017, j’ai eu quatre pieds d’eau dans mon sous-sol, que je venais tout juste de rénover. J’étais en... », laisse-t-il tomber.

Le père de famille a alors investi 50 000 $ pour refaire son sous-sol... qui a été inondé à nouveau ce printemps.

« Il faut que la Ville refasse la carte des inondations, juge-t-il. On doit aussi donner la vraie information aux citoyens. On ne l’a clairement pas eu dans le temps. »

Photos fournies par Pêches et Environnement Canada et ministère des Richesses naturelles du Québec (1978)/Ville de Gatineau (2008)

M. Desjardins et certains voisins rencontrés par notre Bureau d’enquête étaient encore plus en colère lorsque nous leur avons appris que leurs terrains se trouvaient en zone inondable jusqu’en 2008.

À ce moment, la Ville a publié une nouvelle carte où on voit distinctement que les résidences ont été retirées de la zone à risque (voir ci-haut).

Contactée par notre Bureau d’enquête, la Ville explique s’être basée sur une étude du Centre d’expertise hydrique du Québec qui a été approuvée par le gouvernement.

Pas de quoi apaiser les résidents.

« J’aurais aimé savoir que j’étais dans une zone qui était reconnue comme inondable à l’époque. On n’aurait jamais acheté [cette maison] », dit M. Desjardins.

« Lorsque j’ai construit ma maison il y a cinq ans, je l’aurais certainement montée un pied plus haut si j’avais su que des inondations historiques allaient arriver deux fois en trois ans après », ajoute Dave, un de ses voisins.

« Il y a eu un appât du gain financier facile [de la part de la Ville] en nous permettant de construire et de nous évaluer sur un bord de l’eau », continue-t-il.

La Ville a été blâmée à deux reprises par des experts pour sa gestion de ce secteur inondable.

En 1997, un rapport commandé par Ottawa et Québec montrait que des infrastructures, comme l’aqueduc et les égouts, avaient été construites en pleine zone inondable pour permettre le développement.

Puis, en 2015, Gatineau s’est fait taper sur les doigts par son propre ombudsman pour avoir « fermé les yeux » sur du remblayage interdit.

♦ Après les inondations de 2017, la Ville a commencé à produire une nouvelle cartographie des zones inondables, qui doit être livrée le 31 mars 2020.