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Trahison, espionnage et dérive autoritaire

Trahison, espionnage et dérive autoritaire
AFP

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La semaine dernière, Donald Trump a déclenché une enquête sur ce qu’il appelle «l’espionnage illégal» de sa campagne et une «tentative de coup d’État» contre sa présidence, accusant au passage quatre individus de trahison.   

Le crime de trahison est défini dans la Constitution américaine comme la collaboration active avec un ennemi en temps de guerre ou un acte de guerre ouverte contre l’ordre constitutionnel établi du pays. Dans les deux cas, un individu trouvé coupable est passible de la peine de mort. C’est fort, mais Donald Trump n'hésite pas à affirmer que quatre individus ont commis ce crime en espionnant illégalement sa campagne avant l’élection et en tramant une tentative de coup d’État par la suite.   

En point de presse, Trump a défendu sa décision de demander à son Attorney General William Barr d’enquêter sur les circonstances qui ont mené le FBI à surveiller les liens entre des agents de la Russie et des membres de sa campagne en 2016. Ce faisant, il a identifié quatre personnes—l’ex-directeur du FBI James Comey, son ex-adjoint Andrew McCabe et les agents Peter Stzrok et Lisa Page—et a anticipé les résultats de l’enquête en les déclarant coupables de trahison pour les motifs précités. Dans le vocabulaire désormais consacré du président et de ses partisans, la surveillance légalement autorisée du FBI avant l’élection devient de «l’espionnage illégal» et l’enquête qui a suivi celle-ci devient rien de moins qu’une «tentative de coup d’État». Les accusations de trahison coulent donc de source.   

Rappel des faits  

Les faits de cette histoire sont assez bien connus. Des agents russes ont volé des documents appartenant à la campagne d’Hillary Clinton dans le but de les disséminer à des moments stratégiques et ils ont monté une opération de propagande sur les réseaux sociaux, dans les deux cas pour aider la campagne de Donald Trump. Ces agents étaient en contact avec des membres de la campagne de Trump. Le FBI a obtenu des autorisations en bonne et due forme pour faire la surveillance de ces contacts, mais il n’a pas agi avant le vote d’une façon qui aurait pu nuire à la campagne de Trump. Au contraire, il est largement reconnu que l’intervention de James Comey pour rouvrir l’enquête sur les courriels de Clinton a été un facteur significatif de l’affaissement de ses appuis en fin de campagne et a contribué à la victoire de Trump.    

Quant aux agents Stzrok et Page, on leur reproche de s’être exprimés à titre privé en des termes peu flatteurs sur le candidat Trump. Ces propos—qui n’étaient pas plus sévères que ceux de certains politiciens républicains qui ont depuis viré capot sur Trump—ont été admis par Stzrok et personne n’a été en mesure de démontrer que son travail d’enquête avait été affecté par son opinion. Finalement, faut-il le rappeler compte tenu des multiples condamnations qu’elle a engendrées, l’enquête du procureur spécial Mueller n’était pas une chasse aux sorcières et l’affaire qui l’a motivée n’était pas un canular (hoax). Bref, il y a une large part de fabulation dans l’histoire que Donald Trump raconte à l’appui des enquêtes dont il a déjà décidé de l’issue.   

Trahison et espionnage  

Vendredi dernier, Donald Trump annonçait l’ouverture d’une enquête sur ce qu’il appelle l’espionnage illégal de sa campagne. Cette enquête révélera, affirme-t-il sans avancer de preuves, la trahison des individus cités. Essentiellement, le président a décidé de mettre à contribution toutes les ressources juridiques du gouvernement fédéral américain pour enquêter sur ses adversaires politiques.    

C’est dans ce contexte qu’il a notamment donné à William Barr carte blanche pour déclassifier et rendre publics tous les documents qu’il jugera bon déterrer dans le dossier (ceux qui serviront les fins politiques de son patron, peut-on présumer). Ceci risquerait d’endommager sérieusement les capacités des services de renseignement américains en exposant les sources et en minant la confiance des partenaires étrangers. À moins que Barr ne transforme cette nouvelle enquête en travesti de justice—ce qui n’est pas impossible, puisqu’il a déjà démontré qu’il pouvait placer son allégeance personnelle et partisane au président au-dessus de la neutralité exigée par son poste—il est clair qu’elle ne mènera nulle part. Cette nouvelle enquête permettra toutefois au candidat Donald Trump d’entretenir les soupçons sur ses adversaires politiques et de continuer à promouvoir les théories du complot qui font de lui, pour sa base partisane inconditionnelle, un preux chevalier assailli par les princes noirs du «Deep State».   

Dérive autoritaire  

Comme je l’écrivais récemment, tous les moyens sont bons pour Donald Trump. Il n’hésitera pas, au mépris de toutes les conventions et de toutes les normes, à utiliser au maximum les instruments que la commande de l’exécutif et son contrôle sur la majorité républicaine du Sénat mettent à sa disposition pour favoriser sa réélection, entre autres en déclenchant des enquêtes bidon sur ses adversaires politiques. Le déclenchement de cette enquête sur l’enquête en est une démonstration assez éloquente. Cette détermination à utiliser la justice à des fins partisanes est un autre indicateur de la dérive autoritaire de son administration, qu’on observe depuis belle lurette (voir ici)     

L’utilisation du terme «trahison» pour qualifier les actes de quatre membres du FBI est aussi révélatrice. Questionné par un journaliste qui lui demandait de préciser ses propos en lui rappelant que la trahison est définie dans la Constitution et qu'elle est passible de la peine de mort, Donald Trump a insisté que les gestes des quatre personnes mentionnées constituaient bel et bien de la trahison (voir l’extrait vidéo ici). Concrètement, après qu’on lui ait expliqué que la trahison est passible de la peine de mort, Trump a non seulement réitéré l’accusation mais nommé les individus en question. En d’autres termes, l’idée selon laquelle les enquêtes qu’il déclenche pourraient envoyer ses opposants politiques à l’échafaud ne semble pas poser de problème pour lui.    

La saga surréelle de la présidence Trump continue.   

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM