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La Caisse de dépôt congédie 4 personnes à la suite de notre enquête

Michael Sabia fait le ménage dans la filiale Otéra : nouvelle PDG, nouveau C.A., nouveau code d’éthique

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Après une enquête indépendante à 5 M$, la Caisse de dépôt et placement du Québec conclut que des « manquements sérieux et inacceptables » affectent sa filiale Otéra Capital, où elle a congédié quatre employés, dont l’ex-patron Alfonso Graceffa.

En substance, les travaux qu’a menés le cabinet d’avocats Osler confirment les informations de notre Bureau d’enquête, publiées à partir de février dernier.

Nos reportages ont notamment révélé que Graceffa a bénéficié de 11 prêts totalisant 9,2 M$ en provenance de MCAP, une filiale d’Otéra. Ils ont servi à financer des immeubles appartenant à Graceffa et à ses associés.

 

  • Hugo Joncas était l’invité de Benoit Dutrizac sur QUB radio:

 

Dès la publication de notre article, il y a près de trois mois, le PDG s’est retiré de ses fonctions.

Depuis, lui et trois de ses employés ont été congédiés sans indemnités de départ, selon nos sources.

L’ancienne vice-présidente, Martine Gaudreault, qui a des liens de cœur et d’affaires avec un proche du crime organisé, a elle aussi définitivement pris la porte, tout comme Edmondo Marandola, ex-directeur de la recherche économique, également mis en cause dans nos reportages.

Rana Ghorayeb, ancienne vice-présidente principale de la Caisse aux infrastructures, remplacera Alfonso Graceffa à titre de PDG d’Otéra, spécialisée dans le financement immobilier.

Code d’éthique amélioré

La Caisse a également renforcé le code d’éthique d’Otéra et apporté des changements au conseil d’administration de la filiale, présidé à l’avenir par Claude Bergeron, chef de la direction des risques.

L’enquête indépendante a mobilisé pas moins de 120 personnes.

La Caisse avait promis de révéler les conclusions de cette vaste enquête, mais elle n’en a rendu public qu’un sommaire, hier.

Conflits d’intérêts, liens avec le crime organisé, prêt usuraire, argent liquide remis dans ses locaux mêmes... La « culture interne » d’Otéra n’était pas « à la hauteur des standards de la Caisse », y apprend-on.

« Pas à la hauteur »

En conférence de presse, Michael Sabia a dû se rendre à l’évidence : les problèmes d’éthique qu’a soulevés notre Bureau d’enquête chez Otéra sont bien réels.

« Malheureusement, Le Journal de Montréal a fait un excellent travail », a-t-il reconnu.

Le patron de la Caisse insiste : le travail d’Osler a permis de faire la lumière sur des « manquements sérieux ». « Et ça, c’est inacceptable, dit-il. Les Québécois s’attendent à un comportement exemplaire de ma part et de tous nos employés. »

Il assure toutefois que les recherches d’Osler démontrent que les fonds de la Caisse « n’ont pas été compromis ».

L’avocat chargé de l’enquête, Stéphane Eljarrat, dit n’avoir constaté « aucune preuve de blanchiment d’argent ou de transactions frauduleuses ».

« Certaines personnes chez Otéra avaient des liens directs ou indirects avec le crime organisé et ceci s’effectuait à l’intérieur de transactions personnelles », affirme l’avocat.

Me Eljarrat dit être « en communication avec les autorités policières », sans donner de détails.

La Caisse refuse de dire si elle a l’intention de poursuivre les quatre personnes qui ont quitté l’institution.

Nombreux problèmes identifiés

Sans attribuer de fautes à des cibles particulières de l’enquête indépendante, Osler et la Caisse ont identifié les manquements suivants :

  • « Une de ces personnes a communiqué directement avec le président et chef de l’exploitation d’une filiale d’Otéra pour discuter de certaines modalités d’un ou des prêts la concernant », un « manquement au code d’éthique ».

Notre Bureau d’enquête révélait en février qu’une filiale d’Otéra, MCAP, avait accordé pas moins de 11 prêts totalisant 9,2 M$ à des compagnies immobilières dont Alfonso Graceffa, alors PDG d’Otéra, est actionnaire.

  • Une personne ayant des antécédents criminels liés aux stupéfiants est venue remettre 15 000 $ en argent comptant à l’un des dirigeants dans les bureaux mêmes d’Otéra.
  • L’une des personnes a utilisé « fréquemment » son courriel professionnel pour conclure « des transactions commerciales personnelles pour des montants substantiels ».

Notre Bureau d’enquête a révélé comment Edmondo Marandola, économiste chez Otéra, s’était livré à ce genre de pratiques, mais selon nos informations, l’enquête d’Osler a permis d’apprendre que l’ancienne vice-présidente Martine Gaudreault y a eu recours beaucoup plus fréquemment.

  • Le sommaire qu’a présenté la Caisse mentionne que certaines transactions privées négociées à partir des bureaux d’Otéra sont liées à « une personne qui a, ou a eu des liens directs et/ou indirects avec des acteurs connus du milieu du crime organisé ».

En février, notre premier reportage sur Otéra révélait comment Gaudreault était en relation d’affaires et de cœur avec Alain Cormier, un prêteur privé longtemps lié au clan mafieux Rizzuto.

  • Le rapport mentionne que la même personne a négocié, à partir de son adresse courriel d’Otéra, un prêt privé de 180 000 $ à des conditions équivalentes à un taux d’intérêt annuel de 78 %, au-dessus du taux criminel de 60 %.
  • Selon Osler, une autre cible de l’enquête « a représenté un individu ayant eu divers démêlés avec la police dans le cadre d’un acte juridique relatif à une transaction immobilière ».

En mars, notre Bureau d’enquête révélait que Marandola avait signé un prêt de 110 000 $ au nom de Giuseppe Focarazzo, un caïd à la tête d’un petit groupe mafieux en contact étroit avec les Hells Angels, selon nos informations policières.

  • Osler estime qu’il est « probable » qu’une des cibles de l’enquête « a profité de sa position chez Otéra pour obtenir des avantages pour elle-même ».

Notre Bureau d’enquête révélait à la fin mars comment Marandola aurait fait miroiter du financement de la Caisse pour obtenir un prêt privé.

L’enquête en chiffres

  • Durée : quatre mois
  • 20 personnes mobilisées
  • Coût : 5 M$, soit environ 1,25 M$ par mois

C’est davantage que la commission Charbonneau, qui a coûté 44,8 M$ pour une durée de 47 mois, soit 953 000 $ par mois.

  • 1,5 million de documents obtenus

Au moins 5 firmes mises à contribution :

  • Le cabinet d’avocats Osler
  • Le cabinet comptable Deloitte
  • La firme de renseignement criminel et financier Vidocq
  • Une autre firme « spécialisée dans le renseignement économique », non identifiée
  • Le cabinet d’avocats Norton Rose Fulbright (pour la revue du code d’éthique)