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Une minute déjantée avec Donald Trump

Une minute déjantée avec Donald Trump
AFP

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Ce matin, dans le jardin de la Maison-Blanche, le président Trump a répondu à la question impromptue d’un journaliste sur les perspectives de déclenchement d'un processus de destitution au Congrès. Sa réponse en dit long sur le personnage.  

On peut voir et écouter le clip complet en cliquant ici. Ci-dessous, je traduis le monologue de Trump (je fais de mon mieux, car sa langue décousue se prête souvent mal à la traduction) et j’y ajoute quelques commentaires de mon cru.   

Journaliste : Monsieur le président, pensez-vous qu’ils (les membres du Congrès) vont vous inculper (impeach)?  

Trump : «Je ne vois pas comment. Ils pourraient peut-être le faire si c’est permis, mais je ne peux pas imaginer que les tribunaux puissent le permettre.»  

On voit ici que le président ne comprend pas ou n’a pas vraiment lu la Constitution qu’il a fait serment de suivre et de défendre. L’initiation des procédures d’inculpation et de destitution d’un président est du ressort exclusif de la Chambre des représentants. Les tribunaux n’ont rien à voir là-dedans. Ses conseillers juridiques devraient lui expliquer comment les choses fonctionnent.   

«Je n’ai jamais été mêlé à quoi que ce soit.»   

C’est ce qu’il répète à qui veut l’entendre depuis toujours, mais qu’il s’agisse des liens entre sa campagne et la Russie, de ses liens antérieurs avec la Russie, ou encore de son lien avec l’affaire de fraude électorale qui a contribué à mettre son ancien avocat en prison, Donald Trump est mêlé à plein de choses.   

«Je n’ai jamais cru qu’il serait même possible qu’on utilise ce mot. Pour moi, c’est un sale mot, le mot «impeach», c’est un mot sale, répugnant, dégueulasse, et il n’a rien à voir avec moi. Alors je ne crois pas [qu’ils puissent m’inculper], parce qu’il n’y a pas eu de crime.»  

Passons sur la répulsion que lui inspire ce terme légal plutôt technique. C’est étirer les choses un peu que de dire qu’il n’y a pas eu de crime. L’enquête Mueller elle-même a donné lieu à une flopée de mises en accusation et on pourrait aussi désigner la fraude électorale mentionnée plus haut comme un crime. Ce qui reste à démontrer est si Donald Trump a été impliqué dans ces crimes et jusqu’à quel point. De plus la Constitution étend au-delà du champ du droit criminel les actes passibles de destitution, qui peuvent aussi inclure un jugement du Congrès selon lequel le président n’aurait pas exécuté fidèlement (faithfully execute) les lois des États-Unis ou qu’il se serait soustrait à des obligations constitutionnelles. Par exemple, un geste qui pourrait être considéré passible de destitution inclurait le fait de donner l’ordre à tout son personnel de n’obtempérer à aucune demande de participer à des commissions du Congrès, comme Trump l’a fait récemment.   

«Vous savez, [la Constitution dit que] c’est crimes ET, pas OU. C’est crimes graves ET délits graves.»  

Dans cette phrase étrange, Trump explique avec emphase que pour être passible de destitution, un président devrait avoir commis un crime grave ET un délit grave, et non un OU l’autre. Donc, si le président est déclaré coupable hors de tout doute raisonnable d’un crime grave, il ne pourrait pas être destitué, semble-t-il présumer, à moins d’avoir aussi commis un délit grave. Ça n'a ni queue ni tête.   

«Il n’y a pas eu de crimes graves ni de délits graves, alors comment pouvez-vous inculper quelqu’un sur cette base?»   

Évidemment, si c’est lui qui le dit. Il semble que le fait qu’un prévenu se déclare innocent ne constitue pas, règle générale, un obstacle absolu au dépôt d’accusations contre lui.   

«Et il est ressorti [des enquêtes] que je n’avais aucun lien avec la Russie.»   

C’est faux, les enquêtes ont démontré qu’il avait toutes sortes de liens avec la Russie, sur lesquels il a menti de façon répétée depuis des années. L’enquête Mueller a clairement établi qu’il y a eu des liens avec la Russie avant et pendant la campagne. Ce que l’enquête n’est pas parvenue à établir est que les preuves de ces liens suffisaient à soutenir une accusation criminelle de complot. La nuance est importante. Pour donner lieu à une inculpation dans le cadre d’une processus de destitution, le jugement du Congrès sur ses liens avec la Russie n’aurait pas besoin de s’astreindre aux mêmes critères. L’acceptation de l’aide d’un pays ennemi pendant une élection et les preuves existantes de collaboration tacite avec cet ennemi suffiraient à appuyer une inculpation (impeachment).   

Il est aussi intéressant d’observer qu’après avoir nié de façon insistante et répétitive l’implication de la Russie dans la campagne, il a écrit dans un tweet ce matin que la Russie avait aidé sa campagne.    

«Toute cette affaire est une arnaque (scam). C’est du harcèlement présidentiel à grande échelle.»  

À force d'entendre Trump le répéter, quelqu'un finira bien par croire que c'est vrai.   

«Et, honnêtement, j’espère que ça passera à l’Histoire comme ma plus grande réalisation, parce que j’ai exposé de la corruption à un niveau dont personne ne se doutait qu’elle puisse exister.»  

Les critiques de Trump diront que c’est vrai, car sa propre présidence a effectivement donné lieu à un niveau de corruption rarement atteint dans l’histoire du pays. Ce qu’il veut sans doute dire, plutôt, est que les enquêtes bidon qu’il a commandé à l’Attorney General William Barr sur les origines (ou les «oranges», selon la version) de l’enquête Mueller révéleront un immense complot contre sa présidence par les sombres agents du Deep State. C’est de la fabulation, bien sûr, mais ce genre de discours permet d’entretenir parmi les partisans inconditionnels du président la croyance qu’il est bel et bien la victime d’un gigantesque coup monté. Évidemment, pour peu qu’elle soit faite dans les règles de l’art, une telle enquête ne révélera rien de tel, mais elle entretiendra les croyances de la base de Trump et lui permettra de continuer à croire tout ce que leur dit leur maître à penser. Reste à voir si Barr, qui a déjà démontré qu’il semble avoir une loyauté plus forte en la personne du président que pour l’indépendance de sa fonction judiciaire, ne transformera pas ces enquêtes en une opération purement politique pour protéger son président.   

On en apprend des choses en une petite minute.