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Mourir d’aimer

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Pour avoir mis fin aux jours de son grand amour, Jocelyne Lizotte, Michel Cadotte est condamné à deux ans de prison moins un jour. Rendue aux derniers stades de la maladie d’Alzheimer, Mme Lizotte avait souvent exprimé le souhait de recevoir l’aide médicale à mourir. Or, elle ne répondait pas aux critères actuels de la loi.

Sa vie était pourtant devenue intenable. Sa dignité, un lointain souvenir. Michel, son proche aidant, à bout de forces et se désespérant de voir qu’elle ne recevait pas les soins quotidiens dont elle avait besoin, a commis l’irréparable. Comment ne pas penser à la chanson de Charles Aznavour : « Tandis que le monde me juge, je ne vois pour moi qu’un refuge. Toute issue m’étant condamnée. Mourir d’aimer. »

Ce fut un meurtre par compassion doublé d’un meurtre par épuisement. Comme l’a rappelé la juge Hélène Di Salvo, malgré l’immense détresse de Jocelyne et Michel, nul n’est au-dessus des lois. La juge semble avoir toutefois saisi l’ampleur incommensurable de leur désarroi.

Seuls

Cette histoire est celle d’un homme et d’une femme qui, comme tant d’autres au Québec, se sont retrouvés seuls. Seuls devant des lois trop rigides, un abandon funeste des proches aidants et des soins de santé trop souvent déficients pour les personnes souffrant d’Alzheimer, de démence ou d’autres maladies dégénératives.

Sans excuser le geste de Michel Cadotte, il était surtout la résultante de tous ces manques gravissimes en services sociaux et de santé. L’effet dévastateur de la non-admissibilité de sa conjointe à l’aide médicale à mourir a sûrement fait le reste.

Le sujet est complexe et émotif. L’intention de la ministre de la Santé, Danielle McCann, d’étendre éventuellement l’aide médicale à mourir, est néanmoins la bienvenue. Mais en amont, il faudra plus. Beaucoup plus.

Selon la juge Di Salvo, cette histoire est « unique, tragique et pathétique ». Tragique et pathétique, oui. Unique, beaucoup moins. Tuer par compassion et épuisement est certes l’exception, mais les années d’enfer que ces deux amoureux ont vécues le sont beaucoup moins.

Derrière des portes closes, des drames humains semblables se multiplient. Avec le vieillissement de la population, si rien ne change bientôt dans nos politiques publiques, il y en aura de plus en plus.

Tabou ultime

Le grand tabou restant touche tout particulièrement les proches aidantes et aidants de tous âges et de toutes conditions. Sans passer à l’acte, combien ont des pensées suicidaires et/ou homicidaires, sporadiques ou récurrentes ? Eh oui, elles existent bel et bien. Je le sais pour l’avoir vécu moi-même il y a quelques années.

Ces pensées nous font terriblement peur et nous culpabilisent alors que, dans les faits, elles sont avant tout un puissant signal d’alarme. Indicibles devant l’entourage, ces pensées noires étouffent bien des proches aidants lorsqu’ils sont en plein désarroi.

Disons-le crûment : tant que perdurera le manque flagrant de services et de ressources pour les soutenir, ces pensées ne disparaîtront pas. La ministre Marguerite Blais est à peaufiner la première politique québécoise des proches aidants. De dire qu’elle est urgente est l’euphémisme de l’année.