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Catherine Dorion: la battante qui dérange

Dans son travail de politicienne, Catherine Dorion apprécie beaucoup le contact avec le public, et découvre sa ville encore plus. «Quand tu te promènes, tu vois juste des gens qui se retroussent les manches et qui veulent améliorer leurs villes. Pour moi, le fond de la politique, c’est ça.»
Photo Jean-François Desgagnés Dans son travail de politicienne, Catherine Dorion apprécie beaucoup le contact avec le public, et découvre sa ville encore plus. «Quand tu te promènes, tu vois juste des gens qui se retroussent les manches et qui veulent améliorer leurs villes. Pour moi, le fond de la politique, c’est ça.»

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Artiste engagée, politicienne qui dérange, Catherine Dorion ne laisse avant tout personne indifférent, tout cela grâce à une personnalité qui s’est constituée au fil d’un parcours peu commun et propice à ce foisonnement d’idées qui l’habite.

Pour l’entrevue, la députée de Taschereau me rejoint à son local de comté, transformé en ce qui ressemble davantage à un appartement qu’à des bureaux. Elle a voulu rendre à ces locaux froids un côté plus chaleureux, convivial. L’élue de Québec solidaire y organise même des partys avec les citoyens, les groupes, pour échanger.

Dans la pièce principale, équipée d’une cuisine avant son arrivée, des fresques de l’artiste de Québec Avive ornent les murs. Nous nous assoyons sur une plate-forme jonchée de coussins qui peut servir de scène pour un discours ou une prestation pendant l’un des partys.

Tout au fond se trouve un salon pour les rencontres. Ses deux filles, âgées de quatre et sept ans, peuvent aussi l’y accompagner, quand les semaines de travail débordent. Elle fonctionne en garde partagée, et ne les fait garder que très rarement.

Catherine Dorion en entrevue avec la chroniqueuse Karine Gagnon, le 1er mai.
Photo Jean-François Desgagnés
Catherine Dorion en entrevue avec la chroniqueuse Karine Gagnon, le 1er mai.

Famille complexe

Née à Québec, Catherine Dorion est non seulement la cadette de la famille, mais elle a grandi entourée de grands qui en prenaient soin. Lunatique, enfant, elle aimait raconter des histoires. «Pour vrai, j’ai été submergée par plein d’amour», témoigne-t-elle, m’avisant d’emblée que sa famille, «c’est complexe».

Complexe parce que lorsque ses parents se sont rencontrés, sa mère avait déjà deux enfants, et son père quatre. Ils ont vécu une histoire d’amour fulgurante – un coup de foudre – et ont eu ensemble trois autres enfants. Ils se sont séparés quand Catherine était encore toute petite.

Il y a nombre d’avocats dans la grande famille, mais aussi des comédiens et une professeure de philosophie. «Il y a de tout», dit-elle. Ce qui inclut des politiciens, surtout des conservateurs, issus de la famille Dorion.

Son grand-père paternel, décédé avant la naissance de Catherine, a été secrétaire d’État sous Diefenbaker et député fédéral progressiste-conservateur. Il s’est aussi fait connaître comme procureur de la Couronne dans la célèbre affaire Coffin, exécuté pour le meurtre de trois chasseurs, mais qui a toujours clamé son innocence.

Malgré de «très bons rapports avec son père», Catherine Dorion a davantage été élevée par sa famille maternelle. Louis Dorion est mort lorsqu’elle avait 16 ans. Elle estime avoir hérité de son «front tout le tour de la tête», sa personnalité fonceuse qui ne se laisse pas «rentrer dedans», son excentricité. «Ça l’aurait peut-être dérangé plus tard de voir que je faisais du théâtre, que j’étais à gauche.»

Autour du monde

La jeune femme s’est illustrée comme comédienne, puis comme slameuse. Elle a ensuite étudié à l’étranger, notamment au Chili et à Saint-Pétersbourg, où elle a terminé son baccalauréat. Au King’s College de Londres, elle s’est intéressée à l’art de la guerre et aux conflits armés dans le cadre d’une maîtrise en science politique.

Ce côté globe-trotter, elle le tient aussi de sa famille paternelle. Sa grand-mère, d’origine russe, était danseuse de ballet et avait fui la Russie pendant l’époque sanglante du stalinisme.

«Mon père et ses frères ont beaucoup voyagé, et mon père m’a emmené à plusieurs endroits. C’était très important pour mes parents que j’apprenne plusieurs langues. Je voulais être à l’aise dans tous les pays que je visitais.» Elle a donc appris l’anglais, l’espagnol, a suivi un cours intensif de russe, qu’elle maîtrise «comme une touriste», faute de l’occasion de le pratiquer.

Souhaitant travailler pour Médecins sans frontières en zones de conflits, elle effectuait des démarches lorsqu’elle a appris qu’elle était enceinte de Félicie. «Ç’a complètement réorienté mes plans», dit celle qui s’est lancée à corps perdu dans l’art au cours d’une période qu’elle qualifie de prospère.

Ses études ont d’ailleurs coloré son art, à l’époque. «Je venais d’étudier en politique, là tout ce que je faisais était social, des questionnements sur ce qui est en train de nous arriver collectivement.»

Éloge de la liberté

La jeune femme est particulièrement fière de son ouvrage Luttes fécondes, où elle fait l’éloge de la liberté sur tous les plans. Près de 10 000 exemplaires de l’œuvre ont trouvé preneur, et l’auteure croit à ce potentiel mobilisateur ainsi engendré.

«Je voulais, avec ce livre, qu’ensemble, on constate ce qui passe ici et qui est dû au mouvement économico-politique, que c’est réel, à travers le stress, l’isolement, la pression de performance, ton rapport à tes enfants. Toute ta vie réelle est impactée par ça.»

Je lui fais remarquer qu’en étant politicienne, elle peut difficilement trouver un horaire plus fou. Elle le reconnaît. C’est d’une absurdité, souffle-t-elle. «Mais on est en lutte, reprend-elle, et lutter, ça veut dire se dépenser.»

Si elle a fait le saut en politique, avant tout, c’était pour porter la cause de l’indépendance, qui était « profondément démodée », mais qu’elle trouvait vraiment belle. Après avoir rencontré Jean-Martin Aussant, elle se présente pour son parti, mais doit s’incliner.

La politique, néanmoins, demeure pour elle un «à côté» dans cette période très fertile de création artistique. «J’étais vraiment embarquée dans ma carrière, tout ce que je faisais était financé, les salles étaient pleines, j’avais de beaux succès avec mes livres, plein de monde voulait m’aider.»

Sa deuxième fille, Luce, vient également au monde. «Son papa et moi, on n’a jamais été en couple, on a fait cet enfant en tant qu’amis.» Les deux pères de ses filles sont de très bons amis.

Intenses émotions

Sa personnalité ne plaît pas à tout le monde, mais Catherine Dorion l’assume. «J’ai quand même une bonne solidité psychologique, mais je vois un psy depuis que je suis en politique, juste pour tenir le cap, pour être sûre de ne pas me rendre trop loin et faire un burn-out. C’est de la prévention.»

Écrire des livres dans le bois, ou pour le théâtre, ça lui manque. Invitée à une des dernières répétitions du spectacle Je me soulève, où l’un de ses textes, composé avant son élection, a été retenu, elle a vécu d’intenses émotions. «J’ai été sur le bord des larmes tout le long. J’avais l’air d’une vraie folle, il fallait que je me mouche. C’était très touchant parce que je m’ennuie tellement de cette ambiance.»

Dans le monde artistique, défaire les moules, les règles, et amener du sang nouveau est encouragé. En politique, on demande le contraire, statue-t-elle.

Lors d’un point de presse de Québec solidaire et du Parti libéral, le 15 mai, à l’Assemblée nationale.
Photo Stevens LeBlanc
Lors d’un point de presse de Québec solidaire et du Parti libéral, le 15 mai, à l’Assemblée nationale.

Appréciant le contact avec les gens et les groupes, elle se voit être politicienne jusqu’à l’élection qui porterait Québec solidaire au pouvoir. «Je ne serais pas tant intéressée à gérer le changement. Ce qui m’intéresse, c’est inspirer, faire lever, et après je serais heureuse de voir que ça se passe et je retournerais faire de l’art.»

En rafale

Combat contre des radios

La principale critique qu’adresse Catherine Dorion à certains animateurs de radio – vraiment pas tous, tient-elle à préciser – et qui la pousse à intervenir pour les confronter, c’est en raison de la division qu’ils provoquent. «Ça bâtit des murs entre les personnes, parce qu’ils sont remplis de préjugés répétés jour après jour. Et on ne s’en sort pas, à force de répéter un discours, ça devient la vérité pour certains. » Plusieurs décennies avant elle, le père de Catherine Dorion, l’avocat Louis Dorion, a lui aussi mené son combat contre un animateur de radio, en l’occurrence André Arthur. Il avait déposé, il y a près de 40 ans, une poursuite en diffamation de 1,6 million de dollars. « Pour lui, les conséquences ont été vraiment graves, plusieurs éléments ont fait qu’il a été remercié de son bureau, il a fait une dépression non diagnostiquée, il est parti à Montréal, et a fini par gagner sa cause, mais malheureusement, il est mort avant.»


Extrême gauche

Catherine Dorion considère que le fait d’identifier Québec solidaire à une forme d’extrême gauche en dit plus long sur notre époque que sur le parti. Elle rappelle qu’à une époque, on a nationalisé l’électricité et que c’était considéré comme extraordinaire. «C’est l’époque qui a changé», dit-elle. Québec solidaire propose de nationaliser de grandes entreprises dans certains secteurs stratégiques comme l’énergie, les mines, l’industrie forestière en partie, les banques. La politicienne s’identifie à gauche, et souhaite ramener sur cette partie de l’échiquier la question de l’indépendance au Québec. Quant à ses vidéos et publications qui font jaser, elle estime pouvoir rejoindre les jeunes grâce à de nouveaux moyens. «J’aime bien mieux faire ce que je fais en étant une femme, car le symbole est bien plus fort, c’est bien plus l’fun. On n’en voit pas tant que ça – et je ne veux pas avoir l’air de me flatter –, mais je vois chez les plus jeunes filles que c’est un modèle qui peut les inspirer.»