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La cueillette du thé du Labrador pourrait mener à sa disparition

Des experts et des Autochtones inquiets pour l’avenir de «l’or vert» de la forêt boréale

Thé du Labrador
Photo Émélie Rivard-Boudreau Adrienne Jérôme, la chef de la communauté algonquine de Lac-Simon, en Abitibi, se demande si le gouvernement a fait des études d’impact de la cueillette abusive du thé du Labrador. Québec travaille présentement à réglementer l’industrie.

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VAL-D’OR | Des Premières Nations du Québec et des experts sonnent l’alarme sur les risques d’une récolte abusive du thé du Labrador, considéré comme « l’or vert » de la forêt boréale, pendant que Québec travaille à réglementer l’industrie.

Le thé du Labrador est très prisé par les compagnies d’huiles essentielles, en grande demande au pays et à l’international. Pour contrôler sa cueillette, le gouvernement du Québec travaille à réglementer sa commercialisation.

Des experts consultés par Le Journal affirment que même si, actuellement, « l’or vert » de la forêt boréale canadienne n’est pas une ressource rare, il pourrait le devenir avec l’engouement, comme ce fut le cas avec l’ail des bois.

« Un des points qu’ils ont certainement en commun, c’est l’important engouement les entourant. Quand j’étais enfant, j’ai vu des pick-up remplis de sacs de poubelle de bulbes d’ail des bois, parce que ce n’était pas réglementé. Avec de tels engouements, la ressource peut certainement être mise à mal », avance Alain Cuerrier, chercheur et ethnobotaniste au Jardin botanique de Montréal.

« C’est ridicule ce que ça coûte. La quantité de feuilles que ça prend, c’est inimaginable ! » s’insurge le biologiste Roger Larivière, faisant référence à la quantité de la plante qu’il faut cueillir pour la transformer en huiles essentielles.

Thé du Labrador
Photo courtoisie, Marc-André Bisson

450 tonnes

En faveur d’une réglementation, la compagnie Aliksir, une importante distillerie de thé du Labrador au Québec qui produit des huiles essentielles, a affirmé au Journal qu’avec la demande croissante, elle prévoit passer de moins de 100 tonnes métriques à 450 par année, soit 15 000 hectares de territoire, équivalant à 150 fois la superficie des plaines d’Abraham à Québec.

Des Premières Nations s’inquiètent des conséquences de ce règlement comprenant plusieurs zones grises. Dans la communauté algonquine de Lac-Simon, en Abitibi, le thé du Labrador est une plante vénérable.

« C’est une plante médicinale. Ça fait aussi partie de nos cérémonies. Certains membres de la communauté l’utilisent au quotidien », indique la chef, Adrienne Jérôme.

Les acteurs du milieu déplorent le manque d’information du projet politique.

Par exemple, aucune quantité maximale à la cueillette n’est fixée. Selon M. Cuerrier, aucune étude existante ne permet de connaître la capacité de la ressource.

Silence radio

Pas un mot non plus sur les méthodes de cueillette autorisées, alors qu’une telle balise serait nécessaire, selon le biologiste.

« Si on récolte toutes les feuilles, sur deux ans, le plan meurt », explique-t-il.

Avec les cueillettes mécanisées, il est aussi probable qu’on vende une cueillette « contaminée » par le kalmia, une plante fort semblable au thé du Labrador et qui partage souvent les mêmes niches, mentionne Louis Lefebvre, agronome et fondateur d’Adapterre, une firme spécialisée en aménagement écosystémique.

« Actuellement, il n’y a aucune formation nécessaire, ni permis ni certification, ce qui fait qu’il y a des risques non seulement sur les talles sauvages et leur durabilité, mais aussi sur la sécurité des consommateurs », avertit M. Lefebvre.


► Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs soutient être « en attente de plus d’informations sur le dossier » avant de pouvoir nous accorder une entrevue.

Ce qu’on sait du projet de règlement

♦ Les cueilleurs amateurs ne sont pas visés. Le projet s’adresse plutôt aux « entreprises commercialisant des produits issus du thé du Labrador », comme les distillateurs d’huiles essentielles.

♦ Il a pour but de « sécuriser les approvisionnements de l’industrie de la commercialisation du thé du Labrador tout en visant à assurer une exploitation durable de la ressource », qui, actuellement, est abondante sur le territoire.

♦ Obtenir un permis pour récolter le thé du Labrador à des fins commerciales coûterait 20 $ la tonne métrique.

♦ Aucune quantité maximale autorisée.

♦ La quantité de thé du Labrador disponible sur le territoire est inconnue, selon une évaluation faite par des ingénieurs forestiers.

♦ Les détenteurs de permis devront soumettre un rapport annuel sur la quantité de thé récoltée et la description du territoire où la récolte a été réalisée (données GPS).

Il était une fois, l’ail des bois...

L’engouement que suscite le thé du Labrador ainsi que d’autres produits forestiers non ligneux (dont les têtes de violon) n’est pas sans rappeler le sort d’une autre plante comestible que l’on retrouve en forêt : l’ail des bois. La cueillette abusive de ses bulbes avait occasionné une diminution importante de l’espèce, ce qui l’a amenée, depuis 1995, à faire partie des espèces vulnérables et à être juridiquement protégée :

♦ Commerce interdit.

♦ Récolte maximum de 50 bulbes par personne par année.

♦ Localisé dans les forêts dominées par l’érable à sucre.

♦ Prend sept à dix ans à se reproduire.

♦ En 2017, dans Lanaudière, deux hommes ont été arrêtés avec 2600 bulbes en leur possession.