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Décomplexée

U.S. Orders Expulsion Of 15 Cuban Diplomats From Washington DC Embassy
AFP

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Dimanche dernier, j’écoutais, à la télévision cubaine, une émission consacrée à Benny Moré, un chanteur cubain, originaire de la province de La Havane et décédé en 1963. Un chanteur qui a fait les beaux jours des cabarets des années cinquante. Les Cubains lui vouent un culte spécial. Il s’agit d’un chanteur mulâtre, métissé donc, à l’image de la société cubaine. Ses chansons parlent d’amour, brisé ou rêvé, aussi des villes et des villages où il a vécu, sur des rythmes enlevants, cha cha cha, mambo, samba, boléro, son, qui n’ont rien à voir avec la musique reggaeton d’aujourd’hui, également populaire. 

Mais quelle société décomplexée que la cubaine. Il faut savoir que Cuba a reçu plus d’esclaves provenant d’Afrique sur son petit territoire que tous les Etats-Unis et que les principaux dirigeants révolutionnaires du XIXe siècle étaient des Noirs. Mais il ne viendrait à personne de compter combien il y a Noirs (congo, moro, jaba), de Mulâtres, de Blancs pâles et de Blancs légèrement teintés dans ce spectacle haut en couleurs. Le racisme n’existe pas dans ce pays, même si de mauvaises langues chuchotent que oui. Ce joyeux mélange décomplexé respire la joie de vivre et nous la transmet. 

Il ne viendrait à personne de parler d’appropriation culturelle lorsque des musiciens blancs jouent du bongo en se donnant des airs de rastas. Il ne viendrait à personne de se demander s’il y avait plus d’hommes que de femmes parmi les chanteurs et chanteuses, danseurs et danseuses, musiciens et musiciennes, animateurs, animatrices. Ni d’hétérosexuels, gays, queers, trans et tutti quanti.  

Quelle société décomplexée que la cubaine. Personne ne compte le nombre de poils sous les aisselles des danseuses et chanteuses car il n’y en avait tout simplement pas et je ne connais personne qui a crié au scandale et à la dictature des raseurs de poils. S’il y a bien une tâche qui me déplaît dans la vie, c’est celle de me raser la barbe tous les jours. Aucune publicité de marques de rasoir ou de lotion après rasage ne peut me faire changer d’idée, et pourtant je le fais tous les matins en me levant. Je suis vieux jeu, je sais, mais je pense encore qu’une peau plus douce favorise les baisers plus longs. 

Quelle société décomplexée que la cubaine. J’ai remarqué que les danseuses et chanteuses étaient majoritairement des femmes « bien en chair » comme on dit (j’espère ne vexer aucun bien-pensant). Ces femmes n’ont aucun complexe à exhiber leurs rondeurs, personne ici ne le remarque (sauf moi, qui suis un extra-terrestre venu du Nord), et les Cubains adorent ça. Aucune femme anorexique sur scène, elles sourient toutes et transpirent la joie de danser et de chanter. On dirait qu’elles chantent et dansent avec leur cœur, et c’est ce qui compte pour moi. Je ne sens pas la mécanique derrière leurs gestes, c’est quelque chose de naturel, d’inné et d’aimé. Ces danseuses n’ont pas d’âge, à vrai dire, elles sont belles, dans la pleine maîtrise de leurs gestes et à travers leur regard qui peut en séduire plus d’un. 

Cette société cubaine décomplexée est un mélange de civilisations, de cultures, de rêves et d’accents venus de partout, elle a pris racine dans cette mer des Caraïbes et cela a donné une particularité, une idiosyncrasie, la cubanité, à jamais. 

Je rêve du jour où la société québécoise pourra, elle aussi, s’afficher sans complexe et montrer au grand jour sa québécité avec autant de fierté que le font les Cubains. Ce jour-là, nous serons devenus nécessairement libres, ayant délaissé à jamais notre schizophrénie.