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Pire que bien

Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien.
Photo d’archives, Didier Debusschère Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien.

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Dès que le gouvernement de Justin Trudeau a fait connaître son intention d’offrir une aide financière à la presse écrite, les critiques qu’il allait s’attirer étaient prévisibles.

L’opposition et de nombreux citoyens l’ont accusé de chercher à s’acheter l’obéissance des médias.

Que fallait-il faire, à ce moment-là ? Il fallait s’assurer que cette politique soit la plus politiquement neutre, la plus financièrement équitable entre les différents groupes et la plus pérenne possible quant à ses effets.

Il fallait ainsi éviter de favoriser des groupes de presse amis, comme c’était arrivé au Québec au gouvernement de Philippe Couillard en accordant un prêt au Groupe Capitales Média (GCM), propriété de l’ancien ministre fédéral Martin Cauchon.

Ça aurait également pu aider de s’attaquer enfin au nœud du problème de la crise des médias, qui a détruit plus de 16 500 postes de journalistes au Canada depuis 2008. Il fallait aller chercher l’argent là où les revenus publicitaires s’en sont allés, soit chez les fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).

Voici donc le plan de match qu’aurait dû suivre Justin Trudeau, en décidant d’aider les médias.

Il fera précisément le contraire.

Martin Cauchon, pro-priétaire de GCM et ex-ministre libéral fédéral.
Photo Martin Chevalier
Martin Cauchon, pro-priétaire de GCM et ex-ministre libéral fédéral.

Pas chic

Le mercredi 22 mai dernier, le ministre du Patrimoine Pablo Rodriguez annonçait la formation du comité d’experts chargé de définir comment l’enveloppe de 595 millions destinée à la presse écrite serait distribuée. Les modalités de ce crédit d’impôt sur la masse salariale des journalistes doivent être précisées.

Sauf que cette réflexion, complexe, mais au cadre clair, ne pouvait manifestement pas être conduite de manière intelligente par le gouvernement Trudeau.

Pour être sûr de bien alimenter les critiques, on a invité au comité un représentant d’UNIFOR, la plus grosse organisation syndicale du secteur privé, représentant le plus grand nombre de journalistes du pays... et qui s’est récemment affichée sur Twitter comme « le pire cauchemar d’Andrew Scheer ». Les médias canadiens-anglais en ont parlé davantage.

En cette ère où il apparaît de plus en plus légitime de censurer l’opinion contraire, ce n’est pas chic. Si on avait voulu envoyer le message que le comité est politisé, on aurait agi exactement comme Justin et son collègue Pablo.

Pierre-Paul Noreau, président et éditeur du Droit d’Ottawa et membre du comité d’experts sur la presse écrite.
Photo courtoisie
Pierre-Paul Noreau, président et éditeur du Droit d’Ottawa et membre du comité d’experts sur la presse écrite.

Un capitaine de GCM

Mais ça ne pouvait évidemment pas s’arrêter là.

Au comité, on a aussi offert un siège à l’Association de la presse francophone, une organisation vouée à défendre les médias en français dans les milieux minoritaires.

Sauf que, pour les représenter, ils n’ont pas choisi un scribe du Goût de vivre de Lafontaine, Ontario.

Eh non. On a plutôt demandé à Pierre-Paul Noreau, président et éditeur du journal Le Droit d’Ottawa, fort de sa clientèle gatinoise. On convient qu’on est loin du Courrier de la Nouvelle-Écosse.

Artisan du Soleil de Québec de 1986 à 2015, M. Noreau est certainement bien intentionné. Cela dit, il a moins le bagage du porte-bannière d’un média francophone qui survit héroïquement en Alberta du Nord-Ouest que celui d’un capitaine du Groupe Capitales Média, bâti sur les cendres de l’empire Hollinger de Conrad Black et les ruines de Gesca.

Unibananisé

Finalement, la démarche s’accompagne de la complaisance maintenue à l’endroit des GAFAM, ces entreprises qui s’enrichissent en diffusant les contenus développés par d’autres qui, elles, payent leurs taxes. De plus en plus imposées par les États où elles font des affaires, les ministres de Justin Trudeau ouvrent grand les portes de leur cabinet à leurs lobbyistes, au pays de l’unibananisé.

Tant que le Canada n’imitera pas l’Europe et des pays apparemment mal nantis au point de vue du renseignement fiscal comme le Bangladesh, une équité pérenne entre les groupes, ça n’existera pas dans notre paradis fiscal de facto. Oubliez ça.

Non, vraiment, c’était trop demander à Justin Trudeau que de penser qu’il pourrait offrir à la presse écrite une politique de soutien à la fois neutre, équitable et destinée à produire des effets dans le temps. Comme d’habitude lorsqu’il s’agit de politiques publiques, il a fait pire que bien.

Avec pour résultat que les élections fédérales approchent et que les libéraux, pressés, demandent à leur comité de livrer ses conclusions au mois de juillet, alors qu’il faudrait plutôt retourner à la planche à dessin.

Bref, une autre politique ratée pour Justin Trudeau. Et une presse écrite dont l’indépendance et la compétitivité continuent de se précariser.