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À part la facture de 600 M$, il ne reste que des miettes du G7

Le legs du sommet, qu’on annonçait important, déçoit certaines personnes un an plus tard

g7
Photo DIDIER DEBUSSCHERE Justin Trudeau avait promis lors de l’annonce de la tenue du G7 dans Charlevoix que l’héritage laissé par l’événement se verrait « pendant des décennies ». Un an plus tard, force est d’admettre que les gens de la région ont tourné la page rapidement. En mortaise, le maire de La Malbaie, Michel Couturier, qui est d’avis que certains ont pu avoir des attentes trop élevées pour l’après-G7.

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LA MALBAIE | Un an après la tenue du sommet du G7 dans Charlevoix, événement qui devait laisser dans la région un legs important, qu’en reste-t-il vraiment? Peu de choses, a pu constater Le Journal en jasant avec des intervenants locaux.

Pas que l’événement ait été négatif pour la région, mais l’héritage laissé par le passage du fameux «Groupe des sept» à Charlevoix ne se fait pas sentir outre mesure.

Le Journal est retourné sur les lieux de l’événement un an plus tard pour discuter avec des citoyens, des hôteliers, des commerçants et avec l’administration municipale. Leur constat est presque unanime : la page s’est rapidement tournée après le départ des leaders politiques.

Pourtant, Justin Trudeau avait bien promis un legs qui se ferait sentir «pour le G7, et pour les années ainsi que les décennies à venir». Mais quand on demande aux gens du coin ce qu’il en reste un an plus tard, il n’y a rien pour marquer les esprits, excepté la facture de plus de 600 millions de dollars.

«Il y a la fibre optique à La Malbaie, l’amélioration de la téléphonie cellulaire, des petits surplus dans les budgets municipaux, certains chemins ont été refaits», explique le maire de La Malbaie, Michel Couturier. «Le legs est plutôt la somme de petites choses.»

Michel Couturier,
maire de La Malbaie
Photo courtoisie
Michel Couturier, maire de La Malbaie

«Ça ne se calcule pas vraiment en argent et c’est loin d’être bien sexy, mais c’est là, c’est ça de fait. Et j’aime mieux qu’ils le dépensent ici qu’à Calgary», ajoute le préfet de la MRC, Sylvain Tremblay, admettant toutefois qu’il s’attendait à plus, comme bien des citoyens. «Les attentes étaient élevées, les gens auraient voulu plus, c’est sûr.»

Peu de concret

Les attentes. C’est peut-être là le plus grand problème de l’après-G7. Au centre-ville de La Malbaie, Le Journal a discuté avec des citoyens qui étaient tous du même avis. Le jeu n’en valait pas la chandelle puisqu’un an plus tard, on ne parle plus du sommet.

«Ça a coûté une fortune, et la manne annoncée a peut-être été là pour certains, mais c’est loin d’être la majorité. Il y avait eu bien des promesses, mais au final, ça va avoir été une rencontre qui s’est passée ici, rien de plus», estime Denis Boulianne.

«C’est une déception qu’il ne reste pas grand-chose dans la région. [...] De la façon que ça nous avait été vendu, disons qu’on est loin du compte», déplore le directeur de l’Auberge des Falaises, David Cloutier.

La députée conservatrice Sylvie Boucher croit aussi que l’héritage tant annoncé n’est finalement pas venu. « Les avancées pour la région, on ne les voit pas tant pour l’instant. [...] Ça fait réaliser qu’il ne fallait pas compter là-dessus [le G7] », croit la députée de Beauport—Côte-de-Beaupré—Île d’Orléans—Charlevoix.

Facile de s’emporter

À force de parler de ce fameux legs, de ce qui resterait de l’événement, certains ont pu s’emporter, admet le maire de La Malbaie.

«S’il y en a qui s’attendaient que la terre tourne de l’autre bord parce qu’on recevait le G7, c’est sûr qu’ils sont déçus aujourd’hui. [...] C’est sûr qu’on n’allait pas bâtir un deuxième manoir», ironise Michel Couturier. «Oui, les attentes étaient peut-être exagérées», ajoute-t-il, précisant que lui referait tout de A à Z.

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Le gouvernement fédéral, de son côté, comprend que les gens aient pu avoir des attentes «pour un événement qui n’arrive presque jamais comme occasion». Le ministre Jean-Yves Duclos assure toutefois que les retombées sont réelles. «Il reste beaucoup de fierté et de rayonnement. Ce sont les deux mots clés.»

Les legs du G7

Tours cellulaires

Treize tours cellulaires ont été construites pour améliorer la couverture dans la région, notamment le long des routes 138, 170 et 362. L’investissement, d’une valeur de 15 M$, n’aurait jamais été possible sans le G7, estiment le maire de La Malbaie et le préfet de la MRC. «On n’aurait pas vu ça avant plusieurs années», affirment-ils. Le projet fait toutefois jaser puisque l’efficacité des tours est contestée. Déjà lors de la dernière journée du G7, une panne du réseau cellulaire avait fait grand bruit. «Techniquement, on devrait avoir un meilleur réseau, mais c’est loin d’être le cas. Et c’est tout ce qui nous reste de l’événement ? C’est décevant», souligne David Cloutier, directeur de l’Auberge des Falaises.

Fibre optique

En vue du G7, Ottawa tenait à offrir à ses visiteurs une connexion internet performante, d’où l’installation de la fibre optique à La Malbaie. Une fois les chefs d’État repartis, seuls 2500 foyers et entreprises profitent aujourd’hui de l’internet haute vitesse. «On aurait voulu internet de façon plus large. Ils ont fait juste ce [dont] ils avaient besoin pour le sommet, ils ont travaillé pour eux autres. Ils auraient pu se forcer un peu», lance Sylvain Tremblay, préfet de la MRC de Charlevoix-Est.

Surplus budgétaire

La participation de divers organismes à la tenue du G7 a permis à certains de dégager des revenus intéressants pour leur développement. Le maire de La Malbaie cite des surplus de 400 000 $ dans son budget, la municipalité voisine de Clermont aurait aussi des surplus de 200 000 $ venant de la location de divers bâtiments et terrains. L’aéroport de Charlevoix a quant à lui bouclé l’année 2018 avec des revenus de 400 000 $ dans ses coffres. «On voit dans certains états financiers qu’il y a des revenus qui sont là. C’est non négligeable pour de plus petites organisations», estime Michel Couturier, soulignant que ces sommes pourront servir dans le futur.

Impossible pour le moment d’évaluer l’impact sur le tourisme dans la région

La visibilité offerte à Charlevoix par la tenue du G7 avait été présentée comme le principal héritage de l’événement, mais elle ne fait pas l’unanimité parmi les acteurs de l’industrie touristique régionale. Sur le terrain, certains cherchent encore «le buzz Charlevoix».

La première ministre britannique 
Theresa May avait visité l’auberge 
Chez Truchon lors de son passage
Photo Pascal Huot
La première ministre britannique Theresa May avait visité l’auberge Chez Truchon lors de son passage

«Vous savez, les buzz sont assez éphémères aujourd’hui, malheureusement. Les nouvelles vont excessivement vite et ce n’est plus ce que c’était», confie Caroline Ouellette, directrice des ventes marketing au Fairmont Manoir Richelieu, qui a accueilli les rencontres du G7.

Même si l’année 2018 a été la meilleure de l’établissement et que le G7 a été un succès, le manoir ne parvient pas à confirmer si oui ou non, le passage des leaders mondiaux aura un impact sur l’achalandage cette année. Et le son de cloche est le même partout. «Ce serait naïf de croire que les gens vont venir ici parce que le G7 est passé», lance Olivier Paris, employé de l’auberge Au petit berger.

«Sur la map»?

Tant au gouvernement qu’à Tourisme Charlevoix, on insiste sur le fait que le G7 «a mis Charlevoix sur la map», mais l’affirmation est remise en doute par bien des intervenants du monde touristique.

«J’ai fait deux voyages en Europe depuis le sommet et on fait exprès de dire qu’on vient de Charlevoix, “où s’est tenu le G7”, pour voir la réaction des gens. Personne ne sait vraiment de quoi on parle», lance en riant Stéphane Gravel, copropriétaire du restaurant Tandem.

Le propriétaire de l’endroit, Dominique 
Truchon, est de ceux qui 
pensent que le G7 aura été positif pour 
la région. « Tellement de journalistes 
étrangers sont passés que je 
m’attends à des retombées positives. »
Photo Pascal Huot
Le propriétaire de l’endroit, Dominique Truchon, est de ceux qui pensent que le G7 aura été positif pour la région. « Tellement de journalistes étrangers sont passés que je m’attends à des retombées positives. »

Même à Biarritz en France, où se tiendra le sommet cette année, on ignore ce qui s’est passé à Charlevoix.

«On est allés faire du recrutement là-bas, il y avait des hôteliers de partout. Et les gens de la place, ils ont les deux mains dans le G7, mais personne ne se rappelait où c’était l’an passé», raconte David Cloutier, de l’Auberge des Falaises, qui a encore le G7 en travers de la gorge. «Maintenant que je l’ai vécu, je ne chercherais pas à le revivre.»

Des positifs

Certains commerçants croient malgré tout que des retombées sont envisageables. Jean-François Dumais, propriétaire du restaurant Allegro Café, est d’avis que les touristes seront au rendez-vous.

«Il ne faut pas s’attendre à ce que tout le monde atterrisse direct ici. Mais les policiers de la GRC et de la SQ qui mangeaient ici nous disaient qu’ils allaient revenir avec leur famille. Je pense qu’on peut avoir des retombées durant les quatre ou cinq prochaines années», souligne-t-il.

Au Castel de la Mer, le propriétaire Pierre-André Nadeau affirme que de nouveaux clients ont décidé de visiter la région à cause du G7. «On a vu des gens qui n’étaient jamais venus, choisir de visiter La Malbaie après avoir vu de quoi ça avait l’air au G7», raconte l’hôtelier.

Tourisme Charlevoix affirme qu’il est trop tôt pour établir si le G7 aura des retombées sur la saison touristique 2019. Évidemment, la visibilité acquise ne peut pas nuire, mais impossible de chiffrer ses impacts éventuels.

«Quel pourcentage et quel montant sont liés au G7, on n’a pas ces données-là. Commencer à faire l’étude précise pour les retombées coûterait une fortune», précise Jacques Lévesque, directeur général de l’organisme, qui répète toutefois que la notoriété, elle, ne se calcule pas, mais qu’elle est bien là.

Une facture finale attendue par plusieurs

S’il y a bien une chose que les gens ont en tête à la suite du passage du G7 dans Charlevoix, c’est la facture. Initialement budgétée à 600 M$, la facture finale de l’événement n’a toujours pas été dévoilée par le gouvernement libéral, un manque de transparence qui inquiète la députée conservatrice Sylvie Boucher.

«On a fait la demande d’accès à l’information, mais on nous dit que ce ne sera pas tout de suite. En fait, ça va être dévoilé après l’élection, ce qui est un bien drôle de hasard», lance la députée de Beauport—Côte-de-Beaupré—Île d’Orléans—Charlevoix. «C’est déplorable. Les contribuables ont le droit de savoir combien tout ça a coûté.»

Le préfet de la MRC de Charlevoix-Est Sylvain Tremblay se questionne aussi à savoir si la facture est justifiée pour l’impact que les discussions entre les membres du Groupe des sept auront eu. Après tout, Donald Trump a déchiré le traité signé quelques heures à peine après avoir quitté La Malbaie. «Pouvoir se parler comme ça face à face aujourd’hui, est-ce que ça vaut 600 M$? Donnez-moi juste 60 M$ et vous allez voir que je l’aurais changé, le monde, ici», lance le préfet en riant.

Des contacts à ne pas négliger

Une part insoupçonnée du legs du G7 pourrait bien se trouver dans le carnet d’adresses des différents dirigeants régionaux qui ont baigné dans l’univers politique fédéral pendant un an.

Figure de proue de l’organisation du sommet, le maire de La Malbaie l’admet d’emblée, son réseau de contacts est beaucoup plus étoffé. Et ça ne peut jamais nuire.

«Le carnet de contacts est plus garni et c’est pas mal plus facile d’avoir une ligne directe quand vient le temps de parler d’un projet. Quand tu es un élu, t’as beau être beau et fin, à un moment donné il faut que tu aies un réseau pour pouvoir orienter tes dossiers. C’est ce qu’on a fait», explique Michel Couturier.

La tenue du sommet a aussi permis de sensibiliser des élus des autres paliers de gouvernements aux enjeux régionaux. Un fait «plutôt rare», fait remarquer le préfet Sylvain Tremblay.

«Ça ne paraît pas dans le legs, mais c’est là. Quand Mélanie est revenue ici, elle a vu les possibilités de développer de façon plus importante le tourisme international ici. Elle l’a vu et s’en est fait parler par tous ceux qui sont venus pendant huit mois travailler sur le terrain.»