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J’ai deux amours (comme dans la chanson)

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Je partage depuis plus d’un an mon temps entre Montréal et La Havane, entre mon Québec chéri et mi Habana querida. Ce sont mes deux grands amours, sans oublier mes enfants. 

Le Québec parce que c’est ma patrie. J’y suis né, j’ai ma famille, mes amis, mes repères, ma culture francophone. Et surtout j’y ai lutté de différentes façons, j’y ai brûlé une bonne partie de ma jeunesse, non pas à fumer des joints mais à manifester dans la rue sans bon sens. J’y ai laissé du sang aussi, sous les coups de matraque et des balles comme lors de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1968, et de la manifestation contre le monopole de la Murray Hill, le 7 décembre 1969. 

Un tel engagement ne se renie pas. Comment peut-on oublier sa patrie lorsqu’on y a mis tous ses espoirs. Les espoirs d’avoir enfin un pays à nous où nous serons maîtres et les seuls à dessiner nos plans du futur en fonction de nos besoins et de nos modèles de développement. Quoi de plus normal. 

J’entends souvent dire que nous en avons déjà un pays qui s’appelle Canada. Pourquoi en vouloir un autre ? Légalement oui, le Canada est mon pays lorsque vient le temps de montrer mon passeport. Mais c’est juste en attendant une autre légalité qui viendra un jour. Comment se reconnaître dans ce Canada multiculturel, dont la vraie culture est étasunienne ? Qui osera dire le contraire ? Le Canada n’est pas mon miroir où je me reconnais, c’est plutôt un repoussoir où je me reconnais de moins en moins, si jamais j’ai eu un jour un semblant de fierté canadienne. On ne veut donc pas d’un deuxième pays, on ne veut qu’un seul pays où nous serons heureux.  

Un pays, c’est un ensemble de personnes, sur un territoire donné, qui œuvrent pour de mêmes idéaux, au-delà des divergences partisanes et des différences inhérentes à la personne humaine. Qui partagent une même culture, une même langue, de grands principes de justice et d’égalité. Le Canada, c’est tout le contraire. C’est un territoire multiculturel, sans identité propre, c’est l’addition d’individualités qui n’arrivent même pas à former un tout. 

Mon Québec, c’est celui de Gilles Vigneault, Claude Gauthier et Paul Piché, de Pauline Julien et de Gérald Godin, de Dubois et de Ferland, de Ginette et de Denise Boucher, de Perrault et de Falardeau, d’Émile, de Réjean et d’Aquin, de René, Parizeau et Bernard, de Labrecque, de Pauline Marois, d’Armand et de Riopelle. Et de milliers d’autres, y compris nos ancêtres amérindiens, dans lesquels je me reconnais et à qui je peux donner la main sans honte et sans crainte. Avec qui puis-je me reconnaître au Canada anglais ? À qui puis-je donner la main fièrement sans craindre une nouvelle bassesse ? Aucun. Le pire serait à craindre de nouveau. 

Il est donc plus que temps qu’on entreprenne ce grand nettoyage dans notre tête, qu’on mette un terme à cette schizophrénie collective, à cette bicéphalité maladive. Ce triste spectacle de notre détresse, de notre maladie dégénérative ne peut plus continuer. Demain, il sera trop tard, nous aurons encore perdu du terrain, notre poids démographique au sein de ce magma canadien aura atteint un seuil irréversible et la meilleure volonté du monde n’y pourra rien. Demain, mon Québec sera folklorisé. 

(À suivre)