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Les routes qu’on mérite

Route en déroute
Photo Martin Chevealier «On a payé pour de la cochonnerie.»

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J’ai beau voyager souvent en bus et en train, j’adore rouler. Originaire du Lac-Saint-Jean, habitant à Québec, me trouvant régulièrement à Montréal, je suis conditionné à penser que, pour aller quelque part, ça prend nécessairement deux heures et demie, trois heures...

Enfin, il fait beau. C’est si agréable de conduire à vive allure sous le soleil, avec la musique dans la radio. « Dans ma Camaro, je t’emmènerai sur tous les chemins d’étééééééé !!! »

Quand soudain...

On approche de Québec. Dans le coin de Saint-Nicolas, près de la halte routière, la chaussée a beau avoir été refaite il y a quelques années à peine, la 20 ressemble plus au chemin de Damas. De grandes strates d’asphalte semblent avoir été littéralement arrachées, laissant voir le revêtement précédent. Ça brasse, c’est désagréable et, au printemps, ça se gorge d’eau et ça peut être coulant, particulièrement sous le viaduc qu’il y a dans ce secteur.

Subitement, ça devient beaucoup plus déprimant que reposant de conduire.

Disproportionné

Après l’effondrement du viaduc de la Concorde, à Laval en 2006, il y a eu la Commission Johnson qui a conclu que nos routes avaient besoin de beaucoup d’amour. On devait régler ça avec le plan d’infrastructures à 40 milliards de Jean Charest, envoyé directement sur la dette, qui est tout de même arrivé à point pour stimuler l’économie et contrer la récession de 2008.

Accessoirement, ce n’est peut-être pas anodin de noter que ça a aussi coïncidé avec une campagne de financement record, pour les libéraux. Neuf millions récoltés en 2009, plus du double de tout ce que les autres partis politiques avaient reçu cette année-là. On salue les firmes de génie et les entrepreneurs en construction.

Plus de 10 ans et tant de milliards plus tard, on serait donc en droit de s’attendre à ce que nos routes soient nickel, non ?

Service public

Eh bien, non, justement. Tout est déjà à refaire, mais les coffres du PLQ sont toujours bien garnis.

Les experts rencontrés par Le Journal cette semaine nous confient que le Québec, avec son grand territoire peu peuplé et son réseau routier disproportionné par rapport à la taille de sa population, peine à suivre le rythme et fait de mauvais choix en optant pour des interventions de qualité moindre. Bref, on a payé pour de la cochonnerie.

C’est déprimant, parce que l’usage des routes, avant même la santé et l’éducation, c’est le service public dont on se prévaut le plus, au quotidien. Difficile de convaincre un peuple de se lancer dans les grandes entreprises collectives quand il a l’impression qu’on n’arrive pas à gérer la voirie.

On peut se consoler, toutefois. Oui, on voit une grosse différence quand on va en Ontario et dans certains États du Nord-Est américain, plus peuplés et donc mieux financés. Pourtant, pas besoin de s’aventurer très loin dans l’arrière-pays pour y trouver les mêmes horreurs que chez nous.

Plus au sud, en Louisiane, j’ai déjà roulé sur une autoroute dont les deux voies n’étaient pas à la même hauteur. On dirait qu’ils n’ont pas mis d’argent sur les chemins depuis la crise de 1929, là-bas. Et ils n’ont pas l’excuse du climat, eux !

Remarquons autre chose, quand on se déplace aux États-Unis, c’est-à-dire que les plus beaux trajets sont ceux qui comprennent un péage. Pour bien entretenir nos routes, peut-être faut-il que leur financement soit plus tributaire de leur utilisation.

Faire d’autres choix

Admettons également que depuis une vingtaine d’années, on a privilégié le développement du transport lourd routier plutôt que par la voie ferroviaire. Ça aussi, ça finit par se payer.

À la fin, il n’y a pas 56 solutions. Pour avoir des routes de meilleure qualité, il faudra faire d’autres choix. Opter pour des techniques et des interventions qui seront plus coûteuses.

Il faudra peut-être aussi songer à moins les utiliser, nos routes. Moins de transport lourd, plus de trains pour les marchandises et les passagers et, surtout, cesser de toujours en ajouter, tout simplement parce qu’on ne tient jamais compte du coût d’entretien quand on réclame leur construction.

Mais bon, les politiciens en auront-ils le courage ? Le citoyen-contribuable-électeur qui exige de nouvelles routes est souvent le même qui se dit écœuré de payer.

On risque bien de continuer à avoir les routes qu’on mérite.