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Certaines blagues ne font plus rire des policiers de Montréal

Des employés de l’Unité motard ont notamment rempli un casier d’excréments de cheval

policier drole
Photo d'archives, Chantal Poirier En 2014, les agents Sylvain Morin, Marc-Olivier Defoy et Emmanuel Dupuis, qui s’étaient surnommés l’escouade Tweety Bird, étaient bien heureux de faire les comiques pendant leur boycottage de l’uniforme en guise de protestation contre le projet de loi sur les régimes de retraite. Cinq ans plus tard, un jugement impliquant les agents Defoy et Dupuis révèle à quel point la « culture de blagues » dépassait les bornes.

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Un casier rempli d’excréments de cheval, un agent qui « fait l’hélicoptère avec son pénis » devant ses collègues et un autre qui se fait visser son vélo au plafond. Voici un aperçu de la « culture de blagues » au sein de l’Unité motard de la police de Montréal.  

   

  •  Notre journaliste Christopher Nardi était l’invité de Benoit Dutrizac sur QUB radio:   

  

L’atmosphère dans cette division du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ressemble davantage à celle d’une classe d’élèves turbulents qu’à celle attendue dans le plus grand corps policier municipal au Québec, si on se fie aux faits publiés dans une décision d’arbitrage datée du 24 mai.   

L’arbitre du travail Denis Provençal était appelé à trancher dans une histoire de canular franchement bizarre qui s’est déroulée en 2016.     

  •  ÉCOUTEZ l'entrevue avec Christopher Nardi, journaliste du Bureau d’enquête à Ottawa, à QUB Radio:   

Les agents Christian Gagnon et Emmanuel Dupuis ont contesté une suspension de cinq jours (l’arbitre l’a réduite à un jour) ainsi qu’un renvoi temporaire au travail de poste de quartier.  

Les deux farceurs avaient transporté le casier d’un collègue dans une salle électrique. Ils avaient également collé sur le casier une affiche du maire de l’époque, Denis Coderre, avec le message « Crosseur va le trouver ».   

Ce faisant, ils voulaient « passer un message » à la victime, l’agent Marc-Olivier Defoy, qu’ils accusaient d’avoir fait des heures supplémentaires indues et d’avoir accepté de devenir chauffeur pour l’ex-directeur du SPVM, Philippe Pichet.   

La victime y a plutôt vu un geste de harcèlement.   

Franchement dégoûtant  

La décision qui décrit ces gestes en apparence banals renferme une foule de détails sur le climat de travail au sein de l’Unité motard.   

Selon les témoignages des agents Gagnon et Dupuis, ainsi que ceux de plusieurs autres employés et cadres du SPVM, il existe à l’interne une « culture de blagues » et les tours dans le vestiaire ne sont pas rares.   

Les exemples n’ont d’ailleurs pas manqué lors de divers témoignages, allant de l’amusant (envelopper le casier d’un policier avec du papier d’emballage de Noël qu’il avait laissé traîner) au franchement dégoûtant (remplir un casier d’excréments de cheval).   

Changement de culture  

Mais de l’aveu de la direction du SPVM, cette atmosphère avait outrepassé les limites du bon goût et devenait problématique.   

« Il est important que le personnel du SPVM travaille dans un climat exempt de harcèlement psychologique. [...] Il était nécessaire de transmettre un message clair à l’effet qu’un changement de culture s’imposait », a témoigné l’inspecteur Martin Renaud, selon le jugement.   

La Fraternité des policiers et policières de Montréal a refusé de commenter le dossier.   

Même son de cloche au Service de police de la Ville de Montréal, qui a aussi refusé de dire si cette culture existait toujours chez l’Unité motard et si des actions étaient prises pour la changer.   

 Ça ne vole pas haut  

Selon les témoignages entendus par l’arbitre Denis Provençal :   

  •   Tous les agents ont un surnom, comme le furet ou le crosseur ;   
  •   Le casier d’un agent qui faisait beaucoup de mauvais coups a été rempli avec des excréments de cheval ;   
  •   Un agent faisait l’hélicoptère avec son pénis dans le vestiaire. Le même agent a mis son pénis à trois ou quatre pouces du visage d’un collègue ;   
  •   Un agent s’est fait envelopper son casier avec du papier d’emballage de Noël parce qu’il a laissé traîner ce papier pendant trois ans ;   
  •   Les agents cachent les clés de la moto d’un autre agent pour l’embêter ;   
  •   Un agent a vu son vélo attaché au plafond, car il avait averti tout un chacun de ne pas toucher à ses affaires personnelles.      

 Troublant, selon une spécialiste  

Si des policiers de Montréal ne sont pas capables de faire la distinction entre une blague et du harcèlement envers un collègue, seront-ils en mesure d’enquêter correctement sur une plainte pour harcèlement criminel ?   

C’est la question que se pose l’experte Louise Charette, consultante en ressources humaines et fondatrice de Multi Aspects Groupe.   

Mme Charette estime que plusieurs des agissements notés par l’arbitre Denis Provençal sont carrément inacceptables et relèvent du harcèlement.   

La situation est particulièrement inquiétante puisqu’il s’agit d’un milieu policier, dit-elle.   

« S’il survient une situation de harcèlement psychologique en vie de couple ou dans une famille, comment peuvent-ils juger si c’est du harcèlement ? S’ils ne sont pas capables de le voir eux-mêmes, c’est effectivement inquiétant », soutient Mme Charette, qui prédit qu’un changement de culture risque de prendre plusieurs années.   

Respecter les lois  

L’arbitre qui a tranché le litige impliquant les trois agents du SPVM croit aussi que ce qui se passe à l’Unité motard n’est pas acceptable.   

« La culture de blagues entre collègues de travail n’est certes pas exclusive au milieu policier, écrit Me Provençal. Toutefois, l’expression de cette culture a des limites, et ce, peu importe le milieu de travail, en ce qu’elle doit respecter les lois d’ordre public comme celles qui interdisent le harcèlement psychologique. » 

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