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L’ancien patron d’Otéra poursuit la Caisse pour 7,35 M$

Il affirme avoir été «sacrifié» pour calmer la «frénésie médiatique»

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L’ancien PDG de la filiale Otéra Capital réclame 7,35 M$ à la Caisse de dépôt et placement pour son «congédiement injustifié». Il admet cependant avoir perçu 15 000$ en liquide d’un individu ayant des antécédents criminels en matière de stupéfiants, à l’intérieur même de son bureau. 

Alfonso Graceffa précise que l’argent était destiné à son frère Salvatore (sans le nommer). Il assure qu’il ignorait tout du passé criminel de l’individu en question, qui lui devait près de 80 000$. 

 Il ignorait également, soutient-il, qu’il remettrait l’argent en liquide, selon une poursuite déposée aujourd’hui en Cour supérieure.      

Alfonso Graceffa affirme aussi que la Caisse de dépôt et placement du Québec lui reproche cinq autres manquements à l'éthique, mais assure que rien ne pouvait justifier son congédiement.   

Il réclame 5,48 M$ en salaires et primes d’Ivanhoé Cambridge, la filiale immobilière de la Caisse, où il était chef des unités d’affaires, et plus de 1,27 M$ d’Otéra, la filiale de financement immobilier dont il était PDG.   

Graceffa exige aussi 600 000$ en dommages.   

Dans sa requête, rédigée en anglais, il dit avoir été «sacrifié pour sauvegarder l’image publique [de la Caisse] en espérant apaiser la frénésie médiatique».   

«Les six raisons invoquées dans la lettre de congédiement ne sont qu’un prétexte pour sauver la face dans l’opinion publique et ne constituent aucunement de justes causes pour écarter un employé», selon le document.   

Conflits d’intérêts  

Outre les 15 000$ en liquide perçus dans son bureau, la Caisse reproche à Graceffa de ne pas avoir déclaré quatre conflits d’intérêts, mentionne la requête.   

La Caisse aurait notamment souligné dans sa lettre de congédiement son amitié non déclarée avec «un des promoteurs les plus actifs de la province de Québec», ayant des relations avec «la plupart des prêteurs immobiliers du Canada».   

Le bas de laine des Québécois aurait aussi relevé les communications qu’il a eues avec une filiale d’Otéra, MCAP, au sujet d’un financement de 44 M$ destiné à un partenaire d’affaires.   

Notre Bureau d’enquête avait relevé ce prêt dans un article. L’homme d’affaires en question est Thomas Marcontonio, partenaire de Graceffa dans d’autres investissements qui n’ont pas été financés par Otéra.   

La Caisse aurait également reproché à Graceffa de ne pas lui avoir révélé l’offre (refusée) d’un pot-de-vin de la part d’un client d’Otéra, soit un voyage en avion de Québec à Montréal.   

Graceffa se défend d’avoir mal agi et assure avoir fait toutes les déclarations de conflits d’intérêts nécessaires.   

Des prêts à lui-même  

Graceffa s’était retiré «temporairement» de ses fonctions de PDG et de président du conseil d’administration d’Otéra le 8 février, après les premiers articles de notre Bureau d’enquête au sujet des problèmes d’éthique chez Otéra.   

Il avait alors également quitté son poste de chef des unités d’affaires d’Ivanhoé-Cambridge.   

Nos reportages relevaient notamment que des sociétés dont il est actionnaire ont bénéficié de 11 prêts totalisant 9,2 M$ en provenance de MCAP, une filiale d’Otéra.   

Fin mai, après une enquête indépendante déclenchée à la suite de nos reportages, la Caisse a annoncé que Graceffa et trois autres personnes avaient quitté l’organisation.   

Selon la requête, l’institution financière a en fait congédié son ancien homme de confiance dans l’immobilier le 27 mai, soit la veille de la conférence de presse que la Caisse a tenue pour diffuser le sommaire de l’enquête indépendante sur les problèmes d'éthique chez Otéra.   

 La Caisse se défend  

De son côté, la Caisse assure qu’elle défendra «vigoureusement la décision de congédier pour cause M. Alfonso Graceffa». «La Caisse et ses filiales réitèrent également qu’elles ne verseront aucune indemnité à quelqu’un dont les comportements et les lacunes de jugement ont entraîné de tels manquements éthiques graves», selon son communiqué.   

Le porte-parole de l’organisation insiste: le comportement de Graceffa «ne correspond pas du tout aux valeurs et au jugement attendus du patron d’une organisation publique».   

L’ancien patron d’Otéra a déposé sa lettre de congédiement sous scellé. Pour mieux faire valoir son point de vue, la Caisse pourrait demander à la cour de la rendre publique.   

Après une enquête indépendante à 5 M$ déclenchée à la suite de nos reportages, la Caisse a conclu fin mai que des «manquements sérieux et inacceptables» touchent sa filiale Otéra Capital, dont elle a congédié quatre employés, parmi eux l’ex-patron Alfonso Graceffa.   

Notre Bureau d’enquête rapportait aussi qu’une vice-présidente, Martine Gaudreault, était en relations d’affaires et de couple avec Alain Cormier, un prêteur privé longtemps lié au clan Rizzuto et à leurs alliés financiers dans la pègre.   

Nous révélions également qu’un économiste d’Otéra, Edmondo Marandola, s’était servi de son titre et de son courriel de la Caisse pour négocier des prêts privés et investir dans l’immobilier, avec des partenaires liés au crime organisé.   

Otéra détient un portefeuille de prêts immobiliers de 13,6 milliards de dollars. Ses clients sont de grands promoteurs qui détiennent des immeubles de bureaux, industriels et commerciaux, dont plusieurs gratte-ciel du centre-ville de Montréal et de Québec. 

Avec la collaboration d'Andrea Valeria